Wednesday, December 06, 2006

STANILAS PRZYBYSZEWSKI


Edvard MUNCH, Stanislas Przybyszewski, 1895, lithographie, 54,8 X 44,3



Stanislas Przybyszewski est un des écrivains les plus représentatifs de la Pologne nouvelle. Il appartient à la pléiade de ces artistes qui ont préparé, au déclin du XIXe et à l’aube du XXe siècle, les bases spirituelles de l’indépendance polonaise que les légions de Pilsudzki conquirent militairement pendant la guerre. De ce mouvement artistique appelé sur les bords de la Vistule La Jeune Pologne, Przybyszewski fut le chef.


Né en 1868 dans la province de Kujawy, à cette époque sous la domination allemande d’une famille d’instituteurs, Stanislas Przybyszewski se trouva dès son enfance en contact avec la culture allemande. Il en profita ainsi que de ses études aux lycées de Tarun et de Wagrowiec. À l’Ecole Polytechnique de Charlottenburg il étudia l’architecture et les arts plastiques. Sa mère lui avait transmis sa passion pour la musique. Il devint un des meilleurs exécutants de Chopin et de Schumann. Il fit ses études médicales à l’Université de Berlin. Sa thèse de doctorat sur la "structure microscopique de la moelle épinière et de l’écorce cérébrale" témoigne de connaissances psychologiques approfondies et d’une sûreté d’investigation scientifique étonnante. Toutes ces études ne furent pourtant pour ce chercheur infatigable qu’une initiation préliminaire. Les recherches métaphysiques et sociales le passionnaient tout particulièrement. Il participa au mouvement social de l’époque (vers 1891). Il fut rédacteur de la Gazette ouvrière de Berlin et même milita parmi les ouvriers dans les mines de Haute-Silésie.

Cette multiple activité fait de ce jeune homme de vingt-quatre ans en 1892 le point de mire de tout le mouvement spirituel de l’époque. Przybyszewski est l’ami de Schlaf, de Munch, de Holger, de Drachmann, de Strindberg. Il passionne La Jeune Pologne et il publie avec une inlassable activité : en 1892 en allemand des études critiques Chopin et Nietzsche, Ola Hanson ; des écrits purement artistiques Totenmesse (en 1893) et Vigilien (1894) ; des romans où pour la première fois se dessine la philosophie du jeune maître une trilogie puissante Homo Sapiens (I. Uber Bord, 1894, II. Unterwegs, 1895, III. Im Maëlstrom, 1896). À cette époque, vivant à Berlin dans le milieu international des artistes, il écrit en allemand. À partir de 1895 il quitte l’Allemagne et voyage pendant plusieurs années dans toute l’Europe. Il visite les pays scandinaves, s’y marie avec une Norvégienne, séjourne en Espagne et à Paris. Enfin en 1898 il se fixe à Cracovie où il dirige le mouvement artistique de La Jeune Pologne. Entre 1895 et 1898 il a publié la belle étude métaphysique Epipsychidion (1897), son chef d’œuvre De Profundis (1896), un autre roman, les Enfants de Satan (1896), des études critiques Sur les chemins de l’âme. Il fonde dès son arrivée à Cracovie l’importante revue Zycie (La Vie) qui devient le porte-parole de La Jeune Pologne et où pendant deux ans (la revue cesse de paraître en 1900) Wyspianski, Zeromski, Kasprowicz et d’autres bataillent pour le modernisme artistique. En 1900 Przybyszewski part pour Lwow où il devient conférencier. Il y reste un an, puis s’établit à Varsovie. Les trois capitales polonaises deviennent depuis cette date indistinctement le centre de son rayonnement, malgré les multiples voyages à l’étranger qui continuèrent même pendant la tourmente européenne. Parmi les principaux ouvrages de cette époque je citerai un de ses chef d’œuvre Au bord de la mer (1900), de nombreux drames joués pendant ses séjours à Varsovie La Danse de l’Amour et de La Mort et la Toison d’Or (1901, 1902), des romans : Androgyne, A l’heure du Miracle (1902) ; des poésies en prose La Synagogue de Satan, De la terre Kujavienne ; d’autres drames : La Mère (Cracovie, 1903), Les Invités (1902), La Neige (1903) etc., enfin récemment il publia le roman Le Cri. La principale préoccupation de Przybyszewski est d’ordre métaphysico-esthétique ; sa philosophie est essentiellement novatrice. Avant Freud nous y trouvons des éléments de psychanalyse. Pour Przybyszewski l’art est, à l’exclusion de toute préoccupation moralisatrice ou patriotique, la reconstruction de l’"âme". Pour Przybyszewski l’âme est un absolu métaphysique en opposition avec le cerveau, l’intelligence. Pour pénétrer cette "âme nue" il faut saisir au vif l’association affective des impressions : le seul moyen pour voir clair dans l’abîme de cette âme. On se rappelle combien ce problème de l’association affective préoccupa après Przybyszewski la psychologie du début du XXe siècle. Ces idées amenaient notre écrivain à combattre le réalisme, le naturalisme de l’époque. On retrouve des éléments bergsoniens avant la lettre dans la conception que Przybyszewski se fait de l’âme : une capacité créatrice et synthétique de l’homme. dans son analyse de l’antithèse intelligence-âme Przybyszewski aperçoit la manifestation la plus frappante de l’"âme sexuelle" a une certaine parenté avec la "volonté" de Schopenhauer.

Ce Polonais, éduqué à contrecœur dans les lycées prussiens, portait en lui comme une maladie chronique la nostalgie du paysage de sa Kujavie natale : une patrie infiniment plate de prairies marécageuses, d’étangs et de tourbières – un absolu de terre et d’eaux mêlées, où dans d’obscurs villages d’une pauvreté et d’une solitude sans nom, se perpétuaient les traditions de la sorcellerie médiévale. Atmosphère proche encore du Dies irae de Dreyer et qui, dans la conscience moderne, surgit dans la peinture d’Edward Munch : le mal, le péché, la liturgie réparatrice, les effondrements de l’âme dans les convulsions de la chair, et de ce terroir aussi, très tôt et très fort, l’alcool, qui exalte et illumine longtemps avant de tuer. Et puis enfin, émanant de cet univers mais pour l’englober et le transcender, la musique de Chopin.

Ceux qui ont entendu jouer Przybyszewski, n’en revenaient pas. Ils étaient atteints au cœur. Il y avait dans son jeu une violence, une primitivité, un déchaînement hors de toute règle qui stupéfiaient.

Il y eut aussi, dans les premiers temps d’une carrière intense et brève, l’adhésion active au socialisme, appuyée sur les fortes béquilles des sciences naturelles et des premières systématisations de la psychologie. Mais Przybyszewski était un homme foncièrement irrationnel, exilé de lui-même. Il était plus près de croire aux sabbats de sorcières et aux messes noires qu’aux théories du Capital. Il portait en lui, l’empreinte d’un catholicisme magique contre lequel il se rebellait, proclamant la valeur inconditionnelle du sexe, mais auquel il revenait toujours avec des ivresses de repentir qui lui faisaient donner à ses ouvrages des titres venus tout droit de la liturgie, In hac lacrymarum valle, De Profundis, Ascensio,…

Son cœur, contre toute raison, croyait au Diable.


Biographie de Stanislas PRZYBYSZEWSKI d’après la préface de Felix THUMEN dans l’édition de 1922 de De Profundis

http://www.jose-corti.fr/auteursromantiques/przybyszewski.html