Thursday, September 21, 2006

JOHNNY GOT HIS GUN



Scénario: Dalton TRUMBO (d'après son roman, 1939)
Production: Bruce CAMPBELL et RICH PRODUCTIONS
Images: Jules BRENNER
Musique: Jerry FIELDING
Format : Noir & blanc - Couleurs (Eastmancolor) ; 35 mm
Durée : 111 minutes

GRAND PRIX SPECIAL DU JURY PRIX DE LA CRITIQUE INTERNATIONALE
Festival International du Film Cannes 1971 ;
MEILLEUR FILM, Festival des Festivals de Belgrade, 1972

Interprétation:

Timothy Bottoms
Jason Robards
Kathy Fields
Donald Sutherland
Diane Varsi
Marsha Hunt



***


Texte publié dans Films Lien permanent (Le Ciném@tographe), http://lecinemtographe.blogspirit.com/list/films/johnny_s_en_va_en_gu.html :

Première guerre mondiale: le jeune Américain Joe Bonham part combattre en France. Il laisse derrière lui sa toute jeune fiancée, Kareen. Au cours d'une mission de nuit, il reçoit de plein fouet un obus...

Opéré et considéré comme "décervelé", il se réveille et constate peu à peu l'étendue de ses blessures : plus de bras, de jambes, de visage, sourd, aveugle et muet...

Va commencer alors pour Johnny, entre rêves, cauchemars et souvenirs, un long, très long combat pour revenir dans le monde des vivants... Mais les vivants voudront-ils encore de lui ?
Joe Bonham




Commentaire :


Que l'on aborde Johnny Got His Gun par le roman de Dalton Trumbo (publié en 1939) ou par son adaptation cinématographique (1971), le choc ne peut être qu'immense et inoubliable. Une seule personne, quelque part, a-t-elle découvert la tragique aventure de Joe Bonham sans en sortir secouée, lessivée, anéantie ?


Peu importe notre sexe, âge, nationalité, couleur de peau où époque à laquelle nous vivons, Johnny nous marque et nous hante car il parle de chacun de nous: l'être humain dans ce qu'il a de plus universel et de plus intemporel. Son existence et sa souffrance. Et pour qui son existence EST devenu sa souffrance. Et le fait qu'il soit une victime de guerre (ici celle de 1914-18) ne fait que renforcer cette universalité, cette intemporalité. Puisque hélas ! la guerre ne connaît ni époques, ni frontières…


Lorsque Dalton Trumbo se lance dans l'écriture de Johnny Got His Gun en 1938, son but est extrêmement simple: lancer un pamphlet pacifiste à l'heure où les bruits de bottes résonnent partout dans le monde et ce seulement vingt ans après la fin de la plus grande boucherie guerrière dont l'homme se soit rendu responsable (et qu'est-ce que 20 ans ?). Guerre d'Espagne, invasion japonaise de la Chine, attaque de l'Ethiopie par l'Italie mussolinienne, Nazis au pouvoir en Allemagne et qui vont commencer cette année là leur politique de conquêtes avec l'Anschluss autrichien…


Comme tant d'autres hommes de son âge (il a alors 33 ans), Trumbo est resté traumatisé par les récits de la première guerre mondiale. De plus, ses convictions politiques le poussent à considérer tout conflit armé comme d'essence impérialiste où les puissants dressent des travailleurs contre d'autres travailleurs…


D'où une œuvre "violemment" pacifiste et qui se termine par une sévère mise en garde à tous les va-t-en guerre: Donnez-nous un fusil et nous nous en servirons… contre vous !


Lorsque le roman paraît, il remporte un énorme succès malgré l'inévitable polémique. Mais la guerre éclate en Europe, suivie un peu plus tard de Pearl Harbour et le pacifisme devient synonyme de défaitisme et d'appui "objectif" aux forces de l'Axe et donc au fascisme. Et voilà que JOHNNY écrit par un communiste se fait largement récupérer par toutes les forces d'extrême droite américaines !!


Trumbo, patriote, persuadé de la nécessité de se battre contre les forces allemandes et japonaises, soutient sans états d'âme la non-réédition de son roman durant la durée du conflit…
Faisons maintenant un bon en avant de plus de trente ans… [voir la fiche Réalisateur pour le reste de la bio personnelle de Dalton Trumbo et notamment ses démêlés avec la justice de son pays lors de la tristement célèbre"Chasse aux sorcières " d'après-guerre].

Photographie d'identification policière de Dalton Trumbo lors de sa condamnation à une peine de prison pour avoir refusé de répondre, devant la commission des activités anti-américaines de 1947, à la question : « Êtes-vous encore, ou avez-vous été membre du parti communiste ? »

http://fr.wikipedia.org/wiki/Dalton_Trumbo

http://histgeo.free.fr/troisieme/eu/carthy.html


Fin des années 60. Les années Vietnam. Certains films, encore peu nombreux, commencent à évoquer le sujet, à dénoncer l'absurdité de la nouvelle boucherie. Mais de façon détournée, par d'autres conflits interposés: la Corée (M.A.S.H. de Robert Altman, Grand Prix à Cannes en 70), le génocide indien (Soldat Bleu, de Ralph Nelson, 1970)… JOHNNY GOT HIS GUN, avec son histoire située pendant la première guerre mondiale, s'inscrit parfaitement dans cette "première vague" de films sur cette guerre qui s'enlise et semble ne jamais devoir finir… Bien sûr, trente ans après la première sortie de ce film, le conflit vietnamien n'est plus dans l'esprit du spectateur d'aujourd'hui. Mais du coup l'œuvre a gagné encore un peu plus d'universalité et d'intemporalité que le côté culte n'a fait que renforcer au fil du temps…


Lorsque Trumbo décide d'adapter son roman pour le grand écran, il n'envisage pas de le réaliser lui-même, dénué de toute expérience dans ce domaine. L'homme auquel il pense pour cette tâche n'est autre que son ami, Luis Buñuel. La participation active de Salvador Dali est aussi évoquée. Mais Buñuel dit en substance à Trumbo: ""Johnny" c'est TON bébé… Nul mieux que toi ne peut le réaliser…" Trumbo se laisse convaincre et se lance dans l'aventure sous le regard amical du réalisateur espagnol qui collabore même à quelques plans où l'on reconnaît d'ailleurs sa "patte"…


JOHNNY GOT HIS GUN est un chef d'œuvre. Un film qui prend aux tripes dès la première image du générique, dès le premier roulement de tambour et qui ne vous lâche plus. Jamais. Même des années plus tard. Si le sujet du film est suffisamment puissant pour "tenir" tout seul, la mise en scène de Trumbo mérite les plus hautes louanges… Utilisant à merveille l'alternance présent/passé/rêves, il nous confronte à un monde exposé tantôt en Noir et Blanc (le présent), tantôt en couleurs chaudes (passé et rêves). Notons d'ailleurs que ces dernières scènes se confondent volontairement dans leur présentation, soulignant ainsi les propres difficultés de Johnny à faire le tri entre toutes ses sensations, ses souvenirs, ses rêves, ses cauchemars. Entre réalité et irréalité. Et comment ne pas assimiler le N et B du présent (c'est à dire l'absence de couleurs) à l'absence de "vie" de Johnny ? Le paradoxe étant bien sûr que les scènes couleurs semblent souvent les plus réalistes…


L'histoire est entièrement vue du point de vue de Johnny, entraînant bien sûr une identification d'autant plus grande du spectateur au "héros". Nous découvrons son état petit à petit, en même temps que lui. Seule "avance" que nous possédons, celle de savoir qu'il a été officiellement (et à tort) déclaré décérébré… Trumbo dénonce non seulement la folie meurtrière des militaires mais aussi les mensonges des politiques, l'hypocrisie de la religion et le cynisme sûr de lui de la science. Et chaque attaque fait mouche. S'il choisit souvent la voie de la caricature (notamment dans les scènes de rêves) c'est qu'une fois encore tout cela est ressenti par un gamin de 20 ans dont il ne reste plus rien d'autre qu'un cerveau en état de fonctionnement et dont la rage (forcément réductrice dans son expression) a besoin de s'exprimer de la manière la plus brute, la plus simplificatrice possible.


A l'inverse, ceux envers qui Johnny ne ressent nulle rage (ses parents, sa fiancée Kareen, la jeune infirmière) n'apparaissent jamais caricaturés (à l'exception d'une scène de rêve où Johnny imagine son père en bonimenteur de cirque exposant le "cas" Johnny au public). Ils sont traités avec beaucoup de tendresse et d'amour et, qu'il s'agisse des scènes de Joe enfant auprès de sa mère, de sa discussion avec son père sur la nécessité ou pas de partir à la guerre, de la sublime séquence de la canne à pêche ou encore de la dernière nuit passée avec Kareen, on ne peut que ressentir beaucoup d'émotion… [voir Résumé détaillé ]

http://pserve.club.fr/Johnny_resume.html#Johnny_resume

Si le thème de la guerre est bien sûr central dans l'œuvre de Trumbo (sa raison même d'exister), le film marque peut-être davantage les esprits concernant le drame personnel de Johnny. Les raisons de son état pourraient être autres (accident, attentat, etc.) sa tragédie resterait tout aussi insupportable. Et pourtant… non, sans doute pas. La guerre est un phénomène collectif qui nous concerne tous, dont nous sommes tous, toujours, responsables. Car il ne tiendrait qu'à nous de les empêcher en disant "Non ! nous ne marchons pas ! " C'était d'ailleurs le message très direct envoyé par Trumbo à la fin de son roman. Alors voir un homme réduit à rien, mais un rien conscient de lui-même (le pire…) car victime de la guerre, nous rend forcément, et tout à la fois, coupable et victime (impression que ne pourrait provoquer un accident ou un attentat où seul le côté "victime" serait ressenti par le spectateur). Et c'est ce double sentiment, cette intuition de nous sentir des deux côtés de la barrière qui nous rend si partie prenante du drame montré à l'écran…


A l'intérieur du drame de Joe, l'isolement s'impose comme un autre thème fort du film. Isolé du monde par la perte de tous ses sens à l'exception du toucher (dans sa forme passive), Joe n'a de cesse de tenter de sortir de cette exclusion. Et chaque bataille gagnée dans cette guerre personnelle (retrouvailles avec le soleil et donc le Temps, Noël comme date fixe à laquelle se rattacher, enfin communication avec les "vivants"…) sont tous des moments particulièrement poignants… Lorsqu'il arrivera enfin à briser cet isolement, ce sera pour voir lui être nié son libre-arbitre. On lui refuse d'être le maître de sa propre vie ou de ce qu'il en reste. Johnny n'a pas choisi de partir combattre, il s'est contenté de suivre les ordres ("Quand on est appelé, il faut partir " dit-il à Kareen… Son père l'avait prévenu: "Pour la Démocratie, tout homme donnerait son fils unique…"), il n'a pas choisi de partir en mission, celle qui fera de lui pire qu'un mort-vivant, il n'a jamais rien choisi, bonne pâte, Johnny ! Et maintenant qu'il exprime enfin sa volonté sur un droit inaliénable, encore une fois, on ne l'écoute pas et on le force à suivre les ordres avec, cette fois, impossibilité de jamais s'évader…


Si JOHNNY GOT HIS GUN (le film) marque autant les esprits, il le doit aussi à sa formidable interprétation. Et avant tout à celle de Timothy Bottoms. On ne pourrait rêver meilleur Johnny. Un corps respirant "la force tranquille", un visage d'enfant plein d'une douceur et d'une gentillesse frappées du sceau de l'innocence, le jeune acteur (20 ans) est bouleversant. Présent (ne serait-ce que par sa voix) du début à la fin du film, il réussit le prodige de marquer à jamais le rôle de son empreinte tout en symbolisant le côté "Monsieur Tout-le-monde" du personnage, condition indispensable à la parfaite identification du spectateur…


A ses côtés, brillante performance des deux "vedettes" du film, Jason Robards et Donald Sutherland. Le premier, dans le rôle du père, est magnifique d'humanité désabusée tandis que le second dans celui d'un Christ fantasmé par Johnny, rayonne par son calme et sa bonne volonté mais aussi par… son incapacité totale à faire quoi que ce soit pour le pauvre Joe…


Kathy Fields (Kareen) et Diane Varsi (l'infirmière) dégagent la même fragilité, la même douceur, la seconde prenant auprès de Johnny le relais de la première…

http://pserve.club.fr/Johnny_realisateur.html

http://www.thirdworldtraveler.com/General/JohnnyGotHisGun.html

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