Friday, September 15, 2006

GUERRE INDUSTRIELLE ET BATAILLE DE MATÉRIEL

Otto DIX, Le Canon, huile sur carton, 1915, 98,5 X 69,5, Düsseldorf, Kunstmuseum Düsseldorf


Les batailles de matériel (Materialschlacht) de la Première Guerre mondiale sont la traduction (auto)destructrice de l'industrialisation avancée des cultures impériales et métropolitaines de l'Europe : elles sont les instantanés d'une technicisation croissante de la guerre qui fascina le siècle. Celle-ci consista en une diversification, et en une augmentation vertigineuse de l'efficacité de la destruction et en une mobilité accrue du matériel de combat qui formaient des systèmes complexes d'armement, conséquence de la mécanisation des moyens de locomotion. Enfin, la conduite de la guerre acquit une nouvelle dimension grâce au développement du téléphone et des techniques de radio et, in fine, des premiers systèmes de communication et d'information électronique. Tout au long du siècle se déploya un régime de violence mondialisée et déterritorialisée, décelable en partie déjà en 14-18. Son signe distinctif fondamental est la capacité de principe à l'anéantissement universel.

Symptômes et marqueurs d'une « perfection de la technique (1) », les batailles de matériel renvoient à une nouvelle problématique « stratégique » de la violence guerrière à l'ère industrielle. La guerre préindustrielle devait compter avec une certaine pénurie des ressources disponibles et avec la résistance de la nature, ce qui, en dépit de toutes les destructions, limitait étroitement les violences de guerre. Alors que l'on disposait d'un excédent de violence produit industriellement, il s'agissait désormais de le circonscrire afin qu'il ne se retournât pas contre les protagonistes du conflit dans un processus autodestructeur, et qu'il ne menaçât pas leur propre capacité de survie. La mesure et les limites techniques fixées à la conduite de la guerre relevaient exclusivement d'une décision humaine. Aussi les débordements des batailles de matériel de la Grande Guerre sont le symbole d'une époque de démesure et d'arrogance. Ces batailles ont une importance à l'échelle de l'histoire mondiale car elles témoignent que les cultures européennes et métropolitaines étaient fondamentalement prêtes à accepter que l'élimination de l'ennemi par tous les moyens mène à leur propre déclin.

Le déroulement des événements fournit un premier indice significatif. En 1914, avec leurs plans offensifs, fondés sur l'idée de la bataille décisive, aucun des deux camps n'avait emporté la décision. Les armées de France et d'Angleterre ainsi que leurs alliés et l'Allemagne se retrouvèrent en situation de pat. La rapide guerre de mouvement des premières semaines, symbolisée par la bataille de la Marne, détruisit le coeur des vieilles armées de France et d'Allemagne. D'après les règles traditionnelles de la guerre, le violent affrontement aurait dû s'arrêter là. Pourtant, les armées s'enterrèrent dans une espèce de guerre de siège qui étirait son mince front le long de la France occupée et de la Belgique. Dès 1915, les contemporains élevèrent les tranchées au rang de symbole de la guerre.

Les « orages d'acier (2) » de cette guerre de position devinrent un des souvenirs les plus marquants de ce conflit. C'étaient des « moulins de la mort (3) » vers lesquels les nations belligérantes envoyaient leurs hommes et leurs richesses pour terrasser l'ennemi par des assauts constamment répétés.

L'incapacité et la mauvaise volonté évidentes des commandements militaires à s'adapter aux lois d'une guerre industrielle et à celles de sa force inouïe d'anéantissement provoquèrent des pertes qui atteignirent des niveaux inimaginables. Elles créèrent des paysages de destruction dans lesquels les survivants eux-mêmes ne pouvaient s'affranchir de la mort. Ce n'est que très lentement et après avoir subi des pertes considérables que toutes les armées apprirent à s'adapter au rythme des machines de guerre. Derrière cela se dissimule une histoire spécifique qui fait émerger un nouveau type de soldat et une nouvelle méthode de violence. La dissolution des formations statiques et rigides au profit d'unités organisées en troupes d'assaut rassemblées autour de compagnies de mitrailleuses, ainsi que la coordination du feu et du mouvement en sont les principales caractéristiques. Ce système de réaction flexible à une échelle locale et « tactique » a certes réduit temporairement les pertes, mais a conforté la résolution d'en passer par une décision militaire. Celle-ci fut recherchée des deux côtés en 1918 après presque quatre années de conflit, d'abord par l'Allemagne avec la grande offensive de printemps et ensuite par les alliés avec les batailles de percée de l'été. Après quelques premiers succès, l'offensive allemande s'effondra, alors que l'offensive alliée fut couronnée de bien plus de succès. Mais la décision finale en faveur de l'armistice doit moins aux événements militaires qu'à l'épuisement du côté allemand et au renfort que constitua l'apport des troupes américaines pour les forces alliés, épuisées par les combats sur le front principal. La défaite allemande et la victoire alliée procédèrent d'une constellation politique : la mondialisation effective de la guerre avec l'intervention des États-Unis et l'effondrement chaotique des empires de l'Europe continentale - la Russie, puis l'Autriche-Hongrie et finalement l'Allemagne.

(...)

La représentation de la guerre comme guerre de position, avec ses systèmes de fortifications, s'était déjà imposée dans les expositions organisées dans les différents pays pendant le conflit, et reconstruisait une réalité statique de la conduite de la guerre suggérant qu'il serait possible « d'user l'ennemi », si bien que tôt ou tard sa « force vitale » s'épuiserait. Pourtant, il s'agissait de tout, sauf d'une guerre statique. Plus les fronts s'immobilisaient, plus les nations se mobilisaient. Elles obéissaient désormais à des lois qui imposaient de militariser et d'optimiser leurs ressources. Plus le front se stabilisait, plus la nation s'emballait. Dans une représentation historisante de la guerre de position et de matériel, nous devons donc inclure les observateurs de la guerre de position et leurs ponts de vue. Ceux qui, hier comme aujourd'hui, ont étudié et étudient avec zèle le système de fortification et la manière dont les effets destructeurs des armes pouvaient susciter l'effroi, sont aussi les jouets du mouvement imprimé par le conflit. Ils furent et sont empotés par le tourbillon des mobilisations, auquel même une observation critique ne peut échapper. La guerre de position et de matériel trouvait son aspect définitif dans la capacité des nations à déverser sur le champ de bataille des hommes et du matériel dans une proportion inconcevable et sans aucune mesure. Celle-ci pouvait certes apparaître comme une guerre statique ; mais, guerre de siège opposant des nations et, en partie aussi, des systèmes idéologiques, elle déploya une dynamique de destruction inouïe qui rongea toujours plus profondément les nations au fur et à mesure que se développait au front la technicité de la guerre. Sur les fronts de cette guerre statique, on épuisa les nations et leurs richesses dans un mouvement littéralement frénétique. Il est étrange qu'on ait eu besoin de l'hyperinflation et des débats sur la dette et les réparations des années 1920 pour arriver à conceptualiser ce mouvement : comme si seule la prise de conscience de cette dévalorisation de l'argent avait permis aux nations de se rendre compte de ce qu'elles avaient commis.

Dans ce consentement à sacrifier, pour la victoire, des hommes, du matériel et des finances en quantité véritablement illimitée, la politique perdit sa capacité à penser la paix européenne - tout simplement à penser un temps de paix après la guerre. On peut discuter inlassablement de ce que les élites européennes ont fait accroire et de qui a surclassé qui avec quels buts de guerre ; les politiciens et les nations qu'ils représentaient ont perdu la capacité de survie de leurs nations en tant que sociétés civiles dans un contexte européen. L'Europe de l'entre-deux-guerres et des années qui suivirent a amèrement payé cette perte. En mettant en jeu la capacité de survie de leurs nations - celles-ci acceptant plus ou moins volontairement de jouer ce jeu - les belligérants ont subverti les attentes de l'avant-guerre, l'espoir d'une vie meilleure, et la représentation, héritée du XIXe siècle, du progrès comme facteur d'amélioration des rapports sociaux. Dans les images des positions fortifiées et de la guerre de matériel, c'est la violence généralisée de la guerre de position qui risque d'être occultée.

Les nations métropolitaines de l'Europe ont épuisé leur avenir dans cette guerre. Elles ont « façonné une mécanique » qui « pousse en avant le progrès technique » mais « consomme incomparablement plus que tout ce qu'on avait calculé (4) ». La guerre générait une pauvreté matérielle et spirituelle, seulement occultée par la formulation de buts de guerre de plus en plus démesurés. Ces buts de guerre ont leur propre histoire, dans laquelle on pourrait discerner des aspects autocratiques et démocratiques, conciliateurs et exploiteurs. Ils ont aussi un pendant en politique intérieure dans l'idée et dans la tentative de mettre effectivement en oeuvre une gestion totale de la population, telle qu'on la décèle dans le programme Hindenburg. Mais plus les nations étaient épuisées, plus leurs plans gagnaient en démesure. L'Empire allemand poussa plus loin que tous les autres belligérants cette logique. Mais même dans ce cas, la démesure des projets du Grand quartier général (Ober Heeresleitung) sous Hindenburg et Ludendorff correspondait à des finalités que partageaient des options politiques plus modérées : il s'agissait de sauver la situation en recourant à une politique de conquête, de répression et d'exploitation. De la guerre pour l'hégémonie en Europe, centre du monde, était sortie une lutte pour la répartition de la pauvreté produite durant la guerre et dont elle n'arrivait plus à se libérer par ses propres forces. (...)

La démesure de cette guerre a été compensée sur les hommes. Alors que les nations étaient entraînées dans le tourbillon des mobilisations, la concentration du feu reserrait le temps et l'espace du champ de bataille et de la bataille. La guerre de matériel était un éreintement mutuel et incessant au coeur d'un espace terriblement réduit, une réalité soudaine et foudroyante. Durant des semaines et des mois, en quatre ou cinq heures, dès les premières lueurs du jour et tout au plus en une seule journée, plus de dix mille hommes tombaient, étaient broyés. On a beaucoup parlé du « vide du champ de bataille » ou, tout au moins, on l'a mis en avant. Mais la réalité a toujours été que des colonnes d'hommes en rangs serrés se sont enterrées dans les tranchées puis ont été lancées par-dessus le parapet et livrées au feu continu et mortel, et que de nouveaux groupes les ont perpétuellement relevées. Ceci conférait à la guerre de matériel l'apparence sinistre d'un sacrifice accompli dans des nécropoles. Car avant que les unités avancées n'arrivassent au lieu d'attaque, et qu'importe alors qu'il s'agissait de troupes de choc, de l'infanterie ou de la réserve territoriale, une bonne partie des soldats était déjà morts, et les vivants se frayaient un chemin en s'agrippant aux morts pour être eux-mêmes tués avant que la relève n'arrivasse sur cet inexorable marché de la mise à mort.

L'artillerie anéantissait les corps vulnérables des hommes envoyés au front, emprisonnait leur mouvement sous une chape de feu et enclenchait la machine de mort qui tournait à vide jusqu'à ce que les soldats fussent totalement engloutis. La première réaction à cette situation fut un changement du comportement des soldats qui s'exprima progressivement dans une nouvelle tactique. Là où auparavant des rangs serrés de mitrailleurs montaient à l'assaut sous le commandement de leurs officiers, les soldats suivaient désormais avec leurs supérieurs le rythme de l'artillerie et de la mitrailleuse. L'étonnant- et les contemporains eux-mêmes trouvaient cela incompréhensible - est, et était, l'apparente logique naturelle de ce processus, à laquelle les soldats ne pouvaient échapper que par un effondrement psychique (5). Sans aucun doute, il y eut en 1918 un grand nombre de déserteurs (6), mais il y eut plus encore de soldats qui continuèrent à combattre. Où que s'installât la guerre mécanique, on trouva jusqu'à la fin des soldats volontaires. Ernst Jünger a vivement contribué à graver l'image par laquelle nous reconnaissons la Première Guerre mondiale à travers les yeux d'un soldat du front :

Le combat des machines est si colossal que l'homme est bien près de s'effacer devant lui. Souvent déjà, pris dans les champs magnétiques de la bataille moderne, il m'a semblé étrange et à peine croyable que j'assiste à des événements de l'Histoire humaine. Le combat revêtait la forme d'un mécanisme gigantesque et sans vie, recouvrant l'étendue d'une vague de destruction impersonnelle et glacée. C'était comme le paysage de cratères d'un astre mort, sans vie, geyser de lave brûlante (7).


Michael GEYER, « Violence et expérience de la violence au XXe siècle - La Première Guerre mondiale », in Anne Duménil, Nicolas Beaupré et Christian Ingrao (dir.), 1914-1945 L'Ère des guerres. Violence, mobilisations, deuil, Paris, Agnès Viénot Éditions, 2004

NOTES

(1) Friedrich Georg Jünger, Die Perfktion der Technik, Francfort, 1953.
(2) Ernst Jünger, In Stahlgewittern, trad. fr. : Orages d'acier, Souvenirs du front de France, Paris, Payot, 1930.
(3) Billy Wilder, Die Todesmühlen, scénario de Hans Burger, Allemagne (Office of Military Government), 1945, 22 minutes 30 secondes, noir & blanc.
(4) Friedrich Georg Jünger, op. cit., p.185 .
(5) Cf. Bernd Ulrich, « Nerven und Krieg. Skizzierung einer Beziehung » in Bedrich Loewenstein (dir.) Annäherungsversuche - Geschichte und Psychologie, Pfaffenweiler, 1991.
(6)Benjamin Ziemann, « Verwigerungsformen von Frontsoldaten in der deutsche Armee 1914-1918 » in Andreas Gestrich (dir.), Gewalt im Krieg. Ausübung, Erfahrung und Verweigerung von Gewalt in kriegen des 20. Jahrunderts, Münster, 1996, 99-122.
(7) Ernst Jünger, Der Kampf als Inneres Erlebnis, trad. fr. : La Guerre comme expérience intérieure, Paris, 1997.


Otto DIX, Signaux lumineux, 1917, gouache, 29 X 28,3, Leipzig, Museum der Bildenden Künste

« "La Grande Guerre" - l'Histoire continue... »

Interview avec Marc FERRO, mené par Angelika SCHINDLER, ARTE Deutschland TV, 20 juillet 2004

En France, la Grande Guerre a toujours revêtu une plus grande importance que la Deuxième Guerre Mondiale, alors que l’Allemagne s’intéresse davantage à la Première Guerre Mondiale seulement aujourd’hui. Comment s’explique cette différence de perception ?

D’abord on peut dire que l’Allemagne ne s’intéresse pas seulement maintenant à la Première Guerre Mondiale, elle s’est déjà interrogée dans les années soixante. Par exemple il y a eu toute une polémique pendant des années à propos du livre de Franz Fischer « Griff nach der Weltmacht ». Ce travail de 1961 montrait que les ambitions de Hitler au fond n’étaient pas nouvelles. Et que, dès l’époque de Guillaume II et même avant la Guerre de 1914, il y avait un programme expansionniste allemand fantastique. Autrement dit, Hitler n’était pas seulement un accident dans l’histoire allemande.

Mais ensuite, ce débat est mort pendant quelques 10 ans et c’est maintenant que l’Allemagne s’intéresse plus à la Première Guerre pour y trouver les racines de la Deuxième.

En France, c’est notre grande victoire de 1918 qui explique cet attachement à la Guerre de 1914 – 1918, comme pour les Anglais d’ailleurs, qui voyaient dans l’Allemagne une grande menace. Donc ils glorifient 1914 – 1918. Les Français aussi voyaient dans l’Allemagne une grande menace. Et puis, il y a encore un troisième point, ce sont des guerres qui ont coûté très cher à la France occupée en 14 – 18. Du fait que cette guerre à l’époque a semblé absurde à la fin, elle a passionné l’opinion pendant un demi-siècle.

Au début de la Grande Guerre tous les Français étaient convaincus que la guerre était juste et à la fin de la guerre, ils s’interrogeaient sur l’utilité de cette guerre.

Alors qu’en Allemagne c’était tout à fait différent. En Allemagne le traumatisme de la défaite de 1945 et le traumatisme de l’enthousiasme pour Hitler sont des choses qui ont mis beaucoup de temps à être effacées ou du moins à être analysées. Aujourd’hui on peut mieux étudier la Guerre de 1914 – 1918.

En quoi la Première Guerre Mondiale est-elle une guerre moderne ?

La Première Guerre Mondiale est une guerre moderne dans ce sens qu’elle mobilise toute la population. Jusque là les armées ne comprenaient que des professionnels. En 1914 – 1918 elle a non seulement appelé les civils à participer à l’armement, mais toutes les nouveautés de la propagande sont intervenues. Ce n’était pas une guerre étrangère au peuple. Tout le monde y participait.

Surtout c’était une guerre industrielle. Ça, c’est une nouveauté. Avant la Guerre de 1914 – 1918 on comptait surtout sur les effectifs, sur le nombre de soldats. Par exemple, quand la Roumanie a hésité à être avec les Allemands ou avec les Français, on comptait le nombre de divisions, de soldats qu’elle apporterait. Alors que ce qui a compté à partir de 1916, c’est l’armement. C’est devenu une guerre industrielle.

Mais dans la tête des généraux, elle était à mi-chemin entre la nouveauté et le passé. Les généraux vainqueurs en 1918, pour rappeler qu’ils étaient des militaires, des soldats, des héros, ont défilé à cheval. Alors que pendant toute la guerre ils étaient en voiture. On a là le contraste entre l’idée qu’on se faisait de la guerre et de sa victoire. A cheval comme au Moyen-Âge, comme au 18ème siècle, et la technique qui l’avait emportée petit à petit pendant cette guerre.

La grande nouveauté était que l’Amérique a enseigné à l’Europe une guerre où l’on essayait de perdre le moins de soldats possibles. Pétain en France par exemple disait : « J’attends les tanks et les Américains. » Il attendait de l’armement. Alors que pendant la première partie de la Guerre de 1914 – 1918 on attendait plus de soldats. Voilà en quoi cette guerre est totalement moderne, c’est une guerre technologique, technique. Alors que les guerres d’avant étaient des guerres de soldats à pied, à cheval ou autrement.


Christopher NEVINSON, Explosion d'obus, 1915, 76 X 55, Londres, Tate Gallery

La population civile a plus souffert pendant la Première Guerre Mondiale que pendant les conflits armés du XIXe siècle, en raison de la famine par exemple. Comment la population sur l’arrière front réagissait-elle ?


Alors, ce qu’il y a d’original dans la Première Guerre Mondiale, c’est qu’il y a eu un conflit intérieur chez chaque Français, chez chaque Allemand, chez chaque Anglais, mais surtout en France et en Allemagne. Entre les combattants et les civils. C’est à dire que les combattants sont partis à la guerre, en croyant qu’ils auraient une guerre de trois mois, six mois, une campagne ou deux. Qu’ils reviendraient flamboyants, la fleur au fusil comme on disait. Mais la guerre a duré.

Pendant ce temps là les civils ont commencé non pas à s’amuser, mais à incriminer les soldats. « Alors, cette guerre, est-ce que vous allez la gagner ? » C’était terrible.

Les femmes se sont émancipées. Aussi bien en France qu’en Allemagne. Les hommes étaient loin. En Allemagne vous avez un film de Georg Wilhelm Pabst - « Quatre de l'infanterie » qui montre bien comment les soldats en permission découvrent leur femme dans le lit d’un autre. En France c’est la même chose avec d’autres films, d’autres romans.

Il y eu, donc, au retour de la guerre en 1918, un violent antagonisme secret sourd entre les civils et les militaires. C’est ce qui explique en partie la montée du fascisme en Allemagne, en Italie et en France, où on a voulu remettre les femmes à la maison. Donc le conflit a existé, mais pas pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale les civils ont souffert autant, si ce n’est plus que les soldats. Le résultat : on n’a jamais vu ce même conflit entre 1939 et 1945.

Il est effrayant de constater que des États civilisés n’ont pas réussi à gérer cette crise. Pourquoi n’a-t-on pas suffisamment réfléchi aux moyens d’éviter la guerre ?

On n’a pas réfléchi aux moyens d’éviter la guerre, parce qu’on voulait la guerre. C’est sûr que Guillaume II de son côté, François-Joseph contre la Serbie, la France pour reprendre l’Alsace-Lorraine avaient des régimes politiques qui souhaitaient un conflit pour des raisons diverses. Même si le pacifisme était très fort en France, en Allemagne et en Angleterre. Mais le pacifisme n’a pas résisté au patriotisme. Au coup de clairon.

Un Italien Benedetto Croce a bien dit cela. Il a dit que la patrie, c’était un instinct, alors que la paix et le socialisme, c’étaient des idées. Autrement dit, à l’époque du début du siècle, les nations, les états, sont l’incarnation de ce qui est bien. « Mon pays a toujours raison. My country is right. Mon gouvernement se trompe, mais mon pays a toujours raison. » A ce moment là, les gouvernements sont jugés pour une fois d’avoir bien fait d’entrer en guerre. Par conséquent il n’y a pas de raison de croire que la paix était l’objectif de l’époque.

Ajoutez que cette Guerre de 1914 – 1918 ne s’est pas déclenchée d’un seul coup comme une guerre mondiale. C’était au début un conflit local, comme vous le savez, entre l’Autriche et la Serbie. Et puis un conflit plus large, avec la Russie, etc. Puis un conflit mondial avec le Japon et les Etats-Unis. Donc on n’a pas prévu du tout que cette guerre serait mondiale.


Otto DIX, La Guerre, triptyque avec prédelle, technique mixte sur bois, 1929-1932, ailes : 204 X 102, panneau central : 204 X 204, prédelle : 60 X 204, Dresde, Gemäldegalerie Neue Meister

Et c’est ainsi qu’on doit expliquer l’enthousiasme pour cette guerre des intellectuels et des artistes, français comme allemands ?

Oui. C’est la grande différence entre les deux guerres. C’est que la Première Guerre Mondiale, tout le monde a cru d’abord qu’elle était juste. Par exemple, il y a des paroles connues qui diesent, que la France doit gagner la guerre, parce que sa cause était juste. Il y a un sociologue Alsacien , qui dit : « L’intérêt de cette guerre est qu’elle est dirigée contre la guerre ». Voilà pour les Français.

Mais les Allemands disent la même chose. Les Allemands glorifient la guerre en montrant que le monde se partage en deux camps, celui des marchands - des Anglais - et celui des héros - des Allemands.

Les Anglais, c’est la même chose. Les Anglais sont tellement patriotes qu’ils veulent interdire la musique de Wagner, de Brahms, de Mendelsson, de Richard Strauss, et que seule le « Tipperary », l’hymne de la victoire anglaise, doit être jouée désormais en Angleterre. Il y a un chauvinisme des artistes et des intellectuels. Tout le monde est en quelque sorte pour la guerre. Ceux qui ne le sont pas, comme Romain Roland par exemple, qui se réfugie en Suisse, sont considérés comme des traîtres, même s’ils ont un idéal pacifiste très généreux.

Alors que la Deuxième Guerre Mondiale, c’est tout à fait différent, c’est le contraire. En France, au début, on ne sait pas trop pourquoi on se bat. Et à la fin, tout le monde est solidaire contre le Nazisme. En Allemagne sans doute on applaudit aux victoires de Hitler au début, parce qu’elles sont faciles, et à la fin on ne comprend pas qu’on a pu être vaincu, parce qu’on a bien obéi au gouvernement, on a été bien sage. Donc le profil des intellectuels vis-à-vis de la guerre n’est pas le même pendant les deux guerres.

Quel intérêt les historiens portent-ils aujourd’hui à la Première Guerre Mondiale ? En Allemagne, ils se sont longtemps penchés sur la question de la culpabilité dans le déclenchement de la guerre, Fischer vous l’avez cité. Les historiens allemands posent-ils d’autres questions que les historiens français ?

Je crois que le problème numéro 1 des historiens allemands, que les Français maintenant adoptent aussi, c’est de se demander quelle était l’origine des horreurs qu’on a pu commettre pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Dont on reconnaît en Allemagne que le Nazisme a été le porteur. Mais les Allemands on suffisamment de distance pour voir qu’ils avaient eux-mêmes commis des horreurs avant le Nazisme. Par exemple le génocide des Hereros en Afrique du sud-ouest était commandé par un gouverneur qui s’appelait Goering et qui était le père de Hermann Goering. Donc ce n’est pas le Nazisme, cela existait avant.

Les Français on commis des horreurs en Algérie, en Indochine. Les Anglais aux Indes. Donc c’est maintenant l’origine des horreurs, des génocides qu’on examine et on ne voit dans la Deuxième Guerre Mondiale, si je puis dire, que la suite de la Première, qui a accoutumé à des horreurs collectives, qu’on ne connaissait pas auparavant. Voilà pourquoi la Première Guerre intéresse maintenant les Allemands, cela les interroge sur la Deuxième. Et nous, c’est la même chose.

On se pose aujourd’hui, sur la Première Guerre Mondiale, les questions que l’on se posait il y a 20 ans ou 30 ans sur la Deuxième Guerre Mondiale. Par exemple : est-ce que les crimes commis pendant la Deuxième Guerre Mondiale n’ont pas été les mêmes que pendant la Première ? Jusque là on avait tendance à considérer que c’était toujours l’ennemi qui était criminel. Dans les livres français sur la Première Guerre Mondiale on parle du sacrifisme des combattants, on dit que nos soldats étaient héroïques et qu ‘ils ont souffert beaucoup. C’est vrai. Mais on ne dit pas qu’ils ont tué des Allemands. Alors qu’en vérité les soldats français étaient aussi des violents. Comme l’ennemi.

Pour les Allemands, c’est la même chose. Les Allemands ont compté leurs victimes de la Première Guerre Mondiale pendant 10 ans, 20 ans. Mais eux-mêmes ils avaient tué. Autrement dit aujourd’hui, on voit que la violence n’était pas uniquement du côté de l’ennemi. Les violences actuelles, elles sont partout. C’est plutôt aujourd’hui les problèmes des Droits de l’Homme qui ont pris la relève du problème du patriotisme national. C’est pour cela que l’on s’interroge sur l’origine de la violence. Et c’est un des grands problèmes des historiens allemands.

Que pensez-vous de la thèse de la « Guerre de Trente Ans du XXe siècle » qui établit un lien étroit entre les deux guerres mondiales ?

Ça, c’est une idée qui est née avec De Gaulle, qui a dit que la Deuxième Guerre Mondiale était une Guerre de 30 ans. La suite de la Première, c’est évident. Mais c’est en même temps un peu simple de dire cela, parce que cette guerre de 1914 a des racines plus anciennes dans l’antagonisme des nations pour la domination mondiale. Et puis cette guerre, elle a continué par une guerre entre les idées socialistes et les idées capitalistes, si j’ose dire. Donc c’est vrai que c’est une guerre de 30 ans si on se limite à un regard franco-allemand. Si on regarde plus largement, cette notion de guerre de 30 ans n’a pas beaucoup de sens.

Je vous remercie Monsieur Ferro.


Marc Ferro, La Grande Guerre, 1914-1918, Paris, Gallimard, 1990. ISBN : 2070325830

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