Wednesday, October 11, 2006

UBU ROI



ALFRED JARRY
UBU ROI OU LES POLONAIS



PERSONNAGES

Père Ubu.

Mère Ubu.

Capitaine Bordure.

Le Roi Venceslas.

La Reine Rosemonde.

Boleslas, Ladislas, Bougrelas : leurs fils.

Le Général Lascy.

Stanislas Leczinski.

Jean Sobieski.

Nicolas Rensky.

L'Empereur Alexis.

Giron, Pile, Cotice : Palotins.

Conjurés et Soldats.

Peuple.

Michel Fédérovitch.

Nobles. Magistrats. Conseillers. Financiers.

Larbins de Phynances.

Paysans.

Toute l'Armée russe. Toute l'Armée polonaise.

Les Gardes de la Mère Ubu.

Un Capitaine.

L'Ours.

Le Cheval à Phynances.

La Machine à Décerveler.

L'Équipage.

Le Commandant.





ACTE PREMIER, Scène première
Père Ubu, Mère Ubu


PERE UBU Merdre!
MERE UBU Oh! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.
PERE UBU Que ne vous assom'je, Mère Ubu !
MERE UBU Ce n'est pas moi, Père Ubu, c'est un autre qu'il faudrait assassiner.
PERE UBU De par ma chandelle verte, je ne comprends pas.
MERE UBU Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort ?
PERE UBU De par ma chandelle verte, merdre, madame, certes oui, je suis content. On le serait à moins: capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d'Aragon, que voulez-vous de mieux?
MERE UBU Comment ! Après avoir été roi d'Aragon vous vous contentez de mener aux revues une cinquantaine d'estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à celle d'Aragon ?
PERE UBU Ah ! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.
MERE UBU Tu es si bête !
PERE UBU De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore bien vivant; et même en admettant qu'il meure, n'a-t-il pas des légions d'enfants ?
MERE UBU Qui t'empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place ?
PERE UBU Ah ! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à l'heure par la casserole.
MERE UBU Eh ! pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te raccommoderait tes fonds de culotte ? PERE UBU Eh vraiment ! et puis après ? N'ai-je pas un cul comme les autres ?
MERE UBU A ta place, ce cul, je voudrais l'installer sur un trône. Tu pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent de l'andouille et rouler carrosse par les rues.
PERE UBU Si j'étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme celle que j'avais en Aragon et que ces gredins d'Espagnols m'ont impudemment volée.
MERE UBU Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te tomberait sur les talons.
PERE UBU Ah ! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si jamais je le rencontre au coin d'un bois, il passera un mauvais quart d'heure.
MERE UBU Ah! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme.
PERE UBU Oh non ! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne ! plutôt mourir !
MERE UBU, à part. Oh ! merdre ! (Haut.)Ainsi, tu vas rester gueux comme un rat, Père Ubu ?
PERE UBU Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j'aime mieux être gueux comme un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras chat.
MERE UBU Et la capeline ? et le parapluie ? et le grand caban ?
PERE UBU Eh bien, après, Mère Ubu?
Il s'en va en claquant la porte.
MERE UBU, seule. Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois pourtant l'avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans huit jours serai-je reine de Pologne.


ACTE I, Scène II
La scène représente une chambre de la maison de Père Ubu où une table splendide est dressée.
Père Ubu, Mère Ubu

MERE UBU Eh ! nos invités sont bien en retard.
PERE UBU Oui, de par ma chandelle verte. Je crève de faim. Mère Ubu, tu es bien laide aujourd'hui. Est-ce parce que nous avons du monde ?
MERE UBU, haussant les épaules. Merdre.
PERE UBU, saisissant un poulet rôti. Tiens, j'ai faim. Je vais mordre dans cet oiseau. C'est un poulet, je crois. Il n'est pas mauvais.
MERE UBU Que fais-tu, malheureux ? Que mangeront nos invités ?
PERE UBU Ils en auront encore bien assez. Je ne toucherai plus à rien. Mère Ubu, va donc voir à la fenêtre si nos invités arrivent.
MERE UBU, y allant. Je ne vois rien.
Pendant ce temps, le Père Ubu dérobe une rouelle de veau.
MERE UBU Ah! voilà le capitaine Bordure et ses partisans qui arrivent. Que manges-tu donc, Père Ubu ?
PERE UBU Rien, un peu de veau.
MERE UBU Ah ! le veau ! le veau ! veau ! Il a mangé le veau ! Au secours !
PERE UBU De par ma chandelle verte, je te vais arracher les yeux.
La porte s'ouvre.


ACTE I, Scène III
Père Ubu, Mère Ubu, Capitaine bordure, et ses partisans

MERE UBU Bonjour, messieurs, nous vous attendons avec impatience. Asseyez-vous.
CAPITAINE BORDURE Bonjour, madame. Mais où est donc le Père Ubu ?
PERE UBU Me voilà ! me voilà ! Sapristi, de par ma chandelle verte, je suis pourtant assez gros.
CAPITAINE BORDURE Bonjour, Père Ubu. Asseyez-vous, mes hommes.
Ils s'asseyent tous.
PERE UBU Ouf, un peu plus, j'enfonçais ma chaise.
CAPITAINE BORDURE Eh! Mère Ubu ! que nous donnez-vous de bon aujourd'hui ?
MERE UBU Voici le menu.
PERE UBU Oh ! ceci m'intéresse.
MERE UBU Soupe polonaise, côtes de rastron, veau, poulet, pâté de chien, croupion de dinde, charlotte russe...
PERE UBU Eh ! en voilà assez, je suppose. Y en a-t-il encore ?
MERE UBU, continuant. Bombe, salade, fruits, dessert, bouilli, topinambours, choux-fleurs à la merdre.
PERE UBU Eh ! me crois-tu empereur d'Orient pour faire de telles dépenses ?
MERE UBU Ne l'écoutez pas, il est imbécile.
PERE UBU Ah! je vais aiguiser mes dents contre vos mollets.
MERE UBU Dîne plutôt, Père Ubu. Voilà de la polonaise.
PERE UBU Bougre, que c'est mauvais.
CAPITAINE BORDURE Ce n'est pas bon, en effet.
MERE UBU Tas d'Arabes, que vous faut-il ?
PERE UBU, se frappant le front. Oh ! j'ai une idée. Je vais revenir tout à l'heure.
Il s'en va.
MERE UBU Messieurs, nous allons goûter du veau.
CAPITAINE BORDURE Il est très bon, j'ai fini.
MERE UBU Aux croupions, maintenant.
CAPITAINE BORDURE Exquis, exquis ! Vive la Mère Ubu
TOUS Vive la Mère Ubu !
PERE UBU, rentrant. Et vous allez bientôt crier vive le Père Ubu.
Il tient un balai innommable à la main et le lance sur le festin.
MERE UBU Misérable, que fais-tu ?
PERE UBU Goûtez un peu.
Plusieurs goûtent et tombent empoisonnés.
PERE UBU Mère Ubu, passe-moi les côtelettes de rastron, que je serve.
MERE UBU Les voici.
PERE UBU A la porte tout le monde ! Capitaine Bordure, j'ai à vous parler.
LES AUTRES Eh ! nous n'avons pas dîné !
PERE UBU Comment, vous n'avez pas dîné ! A la porte, tout le monde ! Restez, Bordure.
Personne ne bouge.
PERE UBU Vous n'êtes pas partis ? De par ma chandelle verte, je vais vous assommer de côtes de rastron.
Il commence à en jeter.
TOUS Oh ! Aïe ! Au secours ! Défendons-nous ! malheur ! je suis mort !
PERE UBU Merdre, merdre, merdre. A la porte ! je fais mon effet.
TOUS Sauve qui peut ! Misérable Père Ubu ! traître et gueux voyou !
PERE UBU Ah ! les voilà partis. Je respire, mais j'ai fort mal dîné. Venez, Bordure.
Ils sortent avec la Mère Ubu.
ACTE I, Scène IV
Père Ubu, Mère Ubu, Capitaine Bordure,
PERE UBU Eh bien, capitaine, avez-vous bien dîné ?
CAPITAINE BORDURE Fort bien, monsieur, sauf la merdre.
PERE UBU Eh ! la merdre n'était pas mauvaise.
MERE UBU Chacun son goût.
PERE UBU Capitaine Bordure, je suis décidé à vous faire duc de Lithuanie.
CAPITAINE BORDURE Comment, je vous croyais fort gueux, Père Ubu.
PERE UBU Dans quelques jours, si vous voulez, je règne en Pologne.
CAPITAINE BORDURE Vous allez tuer Venceslas ?
PERE UBU Il n'est pas bête, ce bougre, il a deviné.
CAPITAINE BORDURE S'il s'agit de tuer Venceslas, j'en suis. Je suis son mortel ennemi et je réponds de mes hommes.
PERE UBU, se jetant sur lui pour l'embrasser. Oh ! oh ! je vous aime beaucoup, Bordure.
CAPITAINE BORDURE Eh ! vous empestez, Père Ubu. Vous ne vous lavez donc jamais ?
PERE UBU Rarement.
MERE UBU Jamais !
PERE UBU Je vais te marcher sur les pieds.
MERE UBU Grosse merdre !
PERE UBU Allez, Bordure, j'en ai fini avec vous. Mais par ma chandelle verte, je jure sur la Mère Ubu de vous faire duc de Lithuanie.
MERE UBU Mais...
PERE UBU Tais-toi, ma douce enfant...
Ils sortent.


ACTE I, Scène IV
Père Ubu, Mère Ubu, un messager

PERE UBU Monsieur, que voulez-vous ? Fichez le camp, vous me fatiguez.
LE MESSAGER Monsieur, vous êtes appelé de par le roi.
Il sort.
PERE UBU Oh ! merdre, jarnicotonbleu, de par ma chandelle verte, je suis découvert, je vais être décapité ! hélas ! hélas !
MERE UBU Quel homme mou ! et le temps presse.
PERE UBU Oh ! j'ai une idée: je dirai que c'est la Mère Ubu et Bordure.
MERE UBU Ah ! gros P.U., si tu fais ça...
PERE UBU Eh ! j'y vais de ce pas.
Il sort.
MERE UBU, courant après lui. Oh ! Père Ubu, Père Ubu, je te donnerai de l'andouille.
Elle sort.
PERE UBU, dans la coulisse. Oh ! merdre ! tu en es une fière, d'andouille.


ACTE I, Scène VI
Le palais du roi.

Le roi Venceslas, entouré de ses officiers; Bordure; les fils du roi, Boleslas, Ladislas et Bougrelas; puis Ubu.
PERE UBU, entrant. Oh ! vous savez, ce n'est pas moi, c'est la Mère Ubu et Bordure.
LE ROI Qu'as-tu, Père Ubu ?
BORDURE Il a trop bu.
LE ROI Comme moi ce matin.
PERE UBU Oui, je suis saoul, c'est parce que j'ai bu trop de vin de France.
LE ROI Père Ubu, je tiens à récompenser tes nombreux services comme capitaine de dragons, et je te fais aujourd'hui comte de Sandomir.
PERE UBU O monsieur Venceslas, je ne sais comment vous remercier.
LE ROI Ne me remercie pas, Père Ubu, et trouve-toi demain matin à la grande revue.
PERE UBU J'y serai, mais acceptez, de grâce, ce petit mirliton.
Il présente au roi un mirliton.
LE ROI Que veux-tu à mon âge que je fasse d'un mirliton ? Je le donnerai à Bougrelas.
LE JEUNE BOUGRELAS Est-il bête, ce Père Ubu.
PERE UBU Et maintenant, je vais foutre le camp. (Il tombe en se retournant.) Oh ! aïe ! au secours ! De par ma chandelle verte, je me suis rompu l'intestin et crevé la bouzine!
LE ROI, le relevant. Père Ubu, vous estes-vous fait mal ?
PERE UBU Oui certes, et je vais sûrement crever. Que deviendra la Mère Ubu ?
LE ROI Nous pourvoirons à son entretien.
PERE UBU Vous avez bien de la bonté de reste.
Il sort.
Oui, mais, roi Venceslas, tu n'en seras pas moins massacré.


ACTE I, Scène VII
La maison d'Ubu.
Giron, Pile, Cotice, Père Ubu, Mère Ubu, Conjurés et soldats, Capitaine Bordure

PERE UBU Eh ! mes bons amis, il est grand temps d'arrêter le plan de la conspiration. Que chacun donne son avis. Je vais d'abord donner le mien, si vous le permettez.
CAPITAINE BORDURE Parlez, Père Ubu.
PERE UBU Eh bien, mes amis, je suis d'avis d'empoisonner simplement le roi en lui fourrant de l'arsenic dans son déjeuner. Quand il voudra le brouter il tombera mort, et ainsi je serai roi.
TOUS Fi, le sagouin !
PERE UBU Eh quoi, cela ne vous plaît pas ? Alors, que Bordure donne son avis.
CAPITAINE BORDURE Moi, je suis d'avis de lui ficher un grand coup d'épée qui le fendra de la tête à la ceinture.
TOUS Oui ! voilà qui est noble et vaillant.
PERE UBU Et s'il vous donne des coups de pied ? Je me rappelle maintenant qu'il a pour les revues des souliers de fer qui font très mal. Si je savais, je filerais vous dénoncer pour me tirer de cette sale affaire, et je pense qu'il me donnerait aussi de la monnaie.
MERE UBU Oh ! le traître, le lâche, le vilain et plat ladre.
TOUS Conspuez le Père Ubu !
PERE UBU Hé ! messieurs, tenez-vous tranquilles si vous ne voulez visiter mes poches. Enfin je consens à m'exposer pour vous. De la sorte, Bordure, tu te charges de pourfendre le roi.
CAPITAINE BORDURE Ne vaudrait-il pas mieux nous jeter tous à la fois sur lui en braillant et gueulant ? Nous aurions chance ainsi d'entraîner les troupes.
PERE UBU Alors, voilà. Je tâcherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera, alors je lui dirai: MERDRE, et à ce signal vous vous jetterez sur lui.
MERE UBU Oui, et dès qu'il sera mort tu prendras son sceptre et sa couronne.
CAPITAINE BORDURE Et je courrai avec mes hommes à la poursuite de la famille royale.
PERE UBU Oui, et je te recommande spécialement le jeune Bougrelas.
Ils sortent.
PERE UBU, courant après et les faisant revenir. Messieurs, nous avons oublié une cérémonie indispensable, il faut jurer de nous escrimer vaillamment.
CAPITAINE BORDURE Et comment faire ? Nous n'avons pas de prêtre.
PERE UBU La Mère Ubu va en tenir lieu.
TOUS Eh bien, soit.
PERE UBU Ainsi, vous jurez de bien tuer le roi ?
TOUS Oui, nous le jurons. Vive le Père Ubu !


ACTE II, Scène première
Le palais du roi.
Venceslas, la Reine Rosemonde, Boleslas, Ladislas et Bougrelas

LE ROI Monsieur Bougrelas, vous avez été ce matin fort impertinent avec M. Ubu, chevalier de mes ordres et comte de Sandomir. C'est pourquoi je vous défends de paraître à ma revue.
LA REINE Cependant, Venceslas, vous n'auriez pas trop de toute votre famille pour vous défendre.
LE ROI Madame, je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Vous me fatiguez avec vos sornettes.
LE JEUNE BOUGRELAS Je me soumets, monsieur mon père.
LA REINE Enfin, sire, êtes-vous toujours décidé à aller à cette revue ?
LE ROI Pourquoi non, madame ?
LA REINE Mais, encore une fois, ne l'ai-je pas vu en songe vous frappant de sa masse d'armes et vous jetant dans la Vistule, et un aigle comme celui qui figure dans les armes de Pologne lui plaçant la couronne sur la tête ?
LE ROI A qui ?
LA REINE Au Père Ubu.
LE ROI Quelle folie. Monsieur de Ubu est un fort bon gentilhomme, qui se ferait tirer à quatre chevaux pour mon service.
LA REINE ET BOUGRELAS Quelle erreur.
LE ROI Taisez-vous, jeune sagouin. Et vous, madame, pour vous prouver combien je crains peu Monsieur Ubu, je vais aller à la revue comme je suis, sans arme et sans épée.
LA REINE Fatale imprudence, je ne vous reverrai pas vivant.
LE ROI Venez, Ladislas, venez, Boleslas.
Ils sortent. La Reine et Bougrelas vont à la fenêtre.
LA REINE ET BOUGRELAS Que Dieu et le grand saint Nicolas vous gardent.
LA REINE Bougrelas, venez dans la chapelle avec moi prier pour votre père et vos frères.


ACTE II, Scène II
Le champ des revues.


L'armée polonaise, Le Roi, Boleslas, Ladislas, Père Ubu, Capitaine Bordure et ses hommes, Giron, Pile, Cotice.
LE ROI Noble Père Ubu, venez près de moi avec votre suite pour inspecter les troupes.
PERE UBU, aux siens. Attention, vous autres. (Au roi.)On y va, monsieur, on y va.
Les hommes d'Ubu entourent le roi.
LE ROI Ah! voici le régiment des gardes à cheval de Dantzick. Ils sont fort beaux, ma foi.
PERE UBU Vous trouvez? Ils me paraissent misérables. Regardez celui-ci. (Au soldat.)Depuis combien de temps ne t'es-tu débarbouillé, ignoble drôle?
LE ROI Mais ce soldat est fort propre. Qu'avez-vous donc, Père Ubu ?
PERE UBU Voilà !
Il lui écrase le pied.
LE ROI Misérable !
PERE UBU MERDRE. A moi, mes hommes !
BORDURE Hurrah ! en avant !
Tous frappent le roi, un Palotin explose.
LE ROI Oh ! au secours ! Sainte Vierge, je suis mort.
BOLESLAS, à Ladislas. Qu'est cela ! Dégainons.
PERE UBU Ah ! j'ai la couronne ! Aux autres, maintenant.
CAPITAINE BORDURE Sus aux traîtres !!!
Les fils du roi s'enfuient, tous les poursuivent.


ACTE II, Scène III
La Reine et Bougrelas

LA REINE Enfin, je commence à me rassurer.
BOUGRELAS Vous n'avez aucun sujet de crainte.
Une effroyable clameur se fait entendre au-dehors.
BOUGRELAS Ah ! que vois-je ? Mes deux frères poursuivis par le Père Ubu et ses hommes.
LA REINE O mon Dieu ! Sainte Vierge, ils perdent, ils perdent du terrain !
BOUGRELAS Toute l'armée suit le Père Ubu. Le Roi n'est plus là. Horreur ! Au secours !
LA REINE Voilà Boleslas mort ! Il a reçu une balle.
BOUGRELAS Eh ! (Ladislas se retourne.)Défends-toi ! Hurrah, Ladislas.
LA REINE Oh ! Il est entouré.
BOUGRELAS C'en est fait de lui. Bordure vient de le couper en deux comme une saucisse.
LA REINE Ah ! Hélas ! Ces furieux pénètrent dans le palais, ils montent l'escalier.
La clameur augmente.
LA REINE ET BOUGRELAS, à genoux. Mon Dieu, défendez-nous.
BOUGRELAS Oh ! ce Père Ubu ! le coquin, le misérable, si je le tenais...


ACTE II, Scène IV
Les mêmes. La porte est défoncée. Le Père Ubu et les forcenés pénètrent.

PERE UBU Eh ! Bougrelas, que me veux-tu faire?
BOUGRELAS Vive Dieu ! je défendrai ma mère jusqu'à la mort ! Le premier qui fait un pas est mort.
PERE UBU Oh ! Bordure, j'ai peur ! laissez-moi m'en aller.
UN SOLDAT avance. Rends-toi, Bougrelas !
LE JEUNE BOUGRELAS Tiens, voyou ! voilà ton compte !
Il lui fend le crâne.
LA REINE Tiens bon, Bougrelas, tiens bon !
PLUSIEURS avancent. Bougrelas, nous te promettons la vie sauve.
BOUGRELAS Chenapans, sacs à vin, sagouins payés !
Il fait le moulinet avec son épée et en fait un massacre.
PERE UBU Oh ! je vais bien en venir à bout tout de même !
BOUGRELAS Mère, sauve-toi par l'escalier secret.
LA REINE Et toi, mon fils, et toi ?
BOUGRELAS Je te suis.
PERE UBU Tâchez d'attraper la reine. Ah ! la voilà partie. Quant à toi, misérable !...
Il s'avance vers Bougrelas.
BOUGRELAS Ah ! vive Dieu ! voilà ma vengeance !
Il lui découd la boudouille d'un terrible coup d'épée.
Mère, je te suis!
Il disparaît par l'escalier secret.


ACTE II, Scène V
Une caverne dans les montagnes.
Le jeune Bougrelas entre, suivi de Rosemonde

BOUGRELAS Ici, nous serons en sûreté.
LA REINE Oui, je le crois ! Bougrelas, soutiens-moi !
Elle tombe sur la neige.
BOUGRELAS Ha ! qu'as-tu, ma mère ?
LA REINE Je suis bien malade, crois-moi, Bougrelas. Je n'en ai plus que pour deux heures à vivre.
BOUGRELAS Quoi! le froid t'aurait-il saisie ?
LA REINE Comment veux-tu que je résiste à tant de coups ? Le roi massacré, notre famille détruite, et toi, représentant de la plus noble race qui ait jamais porté l'épée, forcé de t'enfuir dans les montagnes comme un contrebandier.
BOUGRELAS Et par qui, grand Dieu ! par qui ? Un vulgaire Père Ubu, aventurier sorti on ne sait d'où, vile crapule, vagabond honteux ! Et quand je pense que mon père l'a décoré et fait comte et que le lendemain ce vilain n'a pas eu honte de porter la main sur lui.
LA REINE O Bougrelas ! Quand je me rappelle combien nous étions heureux avant l'arrivée de ce Père Ubu ! Mais maintenant, hélas ! tout est changé !
BOUGRELAS Que veux-tu ? Attendons avec espérance et ne renonçons jamais à nos droits.
LA REINE Je te le souhaite, mon cher enfant, mais pour moi, je ne verrai pas cet heureux jour.
BOUGRELAS Eh ! qu'as-tu ? Elle pâlit, elle tombe, au secours ! Mais je suis dans un désert ! O mon Dieu ! son coeur ne bat plus. Elle est morte ! Est-ce possible ? Encore une victime du Père Ubu ! (Il se cache la figure dans les mains et pleure.)O mon Dieu ! qu'il est triste de se voir seul à quatorze ans avec une vengeance terrible à poursuivre !
Il tombe en proie au plus violent désespoir. Pendant ce temps, les Ames de Venceslas, de Boleslas, de Ladislas, de Rosemonde entrent dans la grotte, leurs Ancêtres les accompagnent et remplissent la grotte. Le plus vieux s'approche de Bougrelas et le réveille doucement.
BOUGRELAS Eh ! que vois-je ? toute ma famille, mes ancêtres... Par quel prodige ?
L'OMBRE Apprends, Bougrelas, que j'ai été pendant ma vie le seigneur Mathias de Königsberg, le premier roi et le fondateur de la maison. Je te remets le soin de notre vengeance. (Il lui donne une grande épée.)Et que cette épée que je te donne n'ait de repos que quand elle aura frappé de mort l'usurpateur.
Tous disparaissent, et Bougrelas reste seul dans l'attitude de l'extase.


ACTE II, Scène VI
Le palais du roi.
Père Ubu, Mère Ubu, Capitaine Bordure

PERE UBU Non, je ne veux pas, moi ! Voulez-vous me ruiner pour ces bouffres ?
CAPITAINE BORDURE Mais enfin, Père Ubu, ne voyez-vous pas que le peuple attend le don de joyeux avènement ?
MERE UBU Si tu ne fait pas distribuer des viandes et de l'or, tu seras renversé d'ici deux heures.
PERE UBU Des viandes, oui ! de l'or, non ! Abattez trois vieux chevaux, c'est bien bon pour de tels sagouins.
MERE UBU Sagouin toi même ! Qui m'a bâti un animal de cette sorte ?
PERE UBU Encore une fois, je veux m'enrichir, je ne lâcherai pas un sou.
MERE UBU Quand on a entre les mains tous les trésors de la Pologne.
CAPITAINE BORDURE Oui, je sais qu'il y a dans la chapelle un immense trésor, nous le distribuerons.
PERE UBU Misérable, si tu fais ça !
CAPITAINE BORDURE Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts.
PERE UBU Est-ce bien vrai ?
MERE UBU Oui, oui !
PERE UBU Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent cinquante boeufs et moutons, d'autant plus que j'en aurai aussi !
Ils sortent.


ACTE II, Scène VII
La cour du palais pleine de Peuple.
Père Ubu couronné, Mère Ubu, Capitaine Bordure, larbins chargés de viande.

PEUPLE Voilà le roi ! Vive le roi! hurrah !
PERE UBU, jetant de l'or. Tenez, voilà pour vous. Ca ne m'amusait guère de vous donner de l'argent, mais vous savez, c'est la Mère Ubu qui a voulu. Au moins, promettez-moi de bien payer les impôts.
TOUS Oui, oui !
CAPITAINE BORDURE Voyez, Mère Ubu, s'ils se disputent cet or. Quelle bataille.
MERE UBU Il est vrai que c'est horrible. Pouah ! en voilà un qui a le crâne fendu.
PERE UBU Quel beau spectacle ! Amenez d'autres caisses d'or.
CAPITAINE BORDURE Si nous faisions une course.
PERE UBU Oui, c'est une idée.
Au peuple.
Mes amis, vous voyez cette caisse d'or, elle contient trois cent mille nobles à la rose en or, en monnaie polonaise et de bon aloi. Que ceux qui veulent courir se mettent au bout de la cour. Vous partirez quand j'agiterai mon mouchoir et le premier arrivé aura la caisse. Quant à ceux qui ne gagneront pas, ils auront comme consolation cette autre caisse qu'on leur partagera.
TOUS Oui ! Vive le Père Ubu ! Quel bon roi ! On n'en voyait pas tant du temps de Venceslas.
PERE UBU, à la Mère Ubu, avec joie. Ecoute-les !
Tout le peuple va se ranger au bout de la cour.
PERE UBU Une, deux, trois ! Y êtes-vous ?
TOUS Oui ! oui !
PERE UBU: Partez !
Ils partent en se culbutant. Cris et tumulte.
CAPITAINE BORDURE: Ils approchent ! ils approchent !
PERE UBU: Eh ! le premier perd du terrain.
MERE UBU: Non, il regagne maintenant.
CAPITAINE BORDURE: Oh ! Il perd, il perd ! fini ! c'est l'autre !
Celui qui était deuxième arrive le premier.
TOUS: Vive Michel Fédérovitch ! Vive Michel Fédérovitch !
MICHEL FEDEROVITCH: Sire, je ne sais vraiment comment remercier Votre Majesté...
PERE UBU: Oh! mon cher ami, ce n'est rien. Emporte ta caisse chez toi, Michel; et vous, partagez-vous cette autre, prenez une pièce chacun jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus.
TOUS: Vive Miche l Fédérovitch ! Vive le Père Ubu !
PERE UBU: Et vous, mes amis, venez dîner ! Je vous ouvre aujourd'hui les portes du palais, veuillez faire honneur à ma table !
PEUPLE: Entrons ! Entrons ! Vive le Père Ubu ! c'est le plus noble des souverains !
Ils entrent dans le palais. On entend le bruit de l'orgie qui se prolonge jusqu'au lendemain. La toile tombe.


ACTE III, Scène première
Le palais.
Père Ubu, Mère Ubu

PERE UBU: De par ma chandelle verte, me voici roi dans ce pays. Je me suis déjà flanqué une indigestion et on va m'apporter ma grande capeline.
MERE UBU: En quoi est-elle, Père Ubu ? car nous avons beau être rois il faut être économes.
PERE UBU: Madame ma femelle, elle est en peau de mouton avec une agrafe et des brides en peau de chien.
MERE UBU: Voilà qui est beau, mais il est encore plus beau d'être rois.
PERE UBU: Oui, tu as eu raison, Mère Ubu.
MERE UBU: Nous avons une grande reconnaissance au duc de Lithuanie.
PERE UBU: Qui donc ?
MERE UBU: Eh ! le capitaine Bordure.
PERE UBU: De grâce, Mère Ubu, ne me parle pas de ce bouffre. Maintenant que je n'ai plus besoin de lui, il peut bien se brosser le ventre, il n'aura point son duché.
MERE UBU: Tu as grand tort, Père Ubu, il va se tourner contre toi.
PERE UBU: Oh ! je le plains bien, ce petit homme, je m'en soucie autant que de Bougrelas.
MERE UBU: Eh ! crois-tu en avoir fini avec Bougrelas?
PERE UBU: Sabre à finances, évidemment ! que veux-tu qu'il me fasse, ce petit sagouin de quatorze ans ?
MERE UBU: Père Ubu, fais attention à ce que je te dis. Crois-moi, tâche de t'attacher Bougrelas par tes bienfaits.
PERE UBU: Encore de l'argent à donner ? Ah! non, du coup ! vous m'avez fait gâcher bien vingt-deux millions.
MERE UBU: Fais à ta tête, Père Ubu, il t'en cuira.
PERE UBU: Eh bien, tu seras avec moi dans la marmite.
MERE UBU: Ecoute, encore une fois, je suis sûre que le jeune Bougrelas l'emportera, car il a pour lui le bon droit.
PERE UBU: Ah ! saleté ! le mauvais droit ne vaut-il pas le bon ? Ah! tu m'injuries, Mère Ubu, je vais te mettre en morceaux.
La Mère Ubu se sauve, poursuivie par Ubu.


ACTE III, Scène II
La grande salle du palais.
Père Ubu, Mère Ubu, officiers et soldats; Giron, Pile, Cotice, nobles enchaînés; financiers, magistrats, greffiers.

PERE UBU Apportez la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à Nobles et le bouquin à Nobles! ensuite, faites avancer les Nobles.
On pousse brutalement les Nobles.
MERE UBU De grâce, modère-toi, Père Ubu.
PERE UBU J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens.
NOBLES Horreur ! à nous, peuple et soldats !
PERE UBU Amenez le premier Noble et passez-moi le crochet à Nobles. Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les décervèlera. (au Noble) Qui es-tu, bouffre ?
LE NOBLE Comte de Vitepsk.
PERE UBU De combien sont tes revenus ?
LE NOBLE Trois millions de rixdales.
PERE UBU Condamné !
Il le prend avec le crochet et le passe dans le trou.
MERE UBU Quelle basse férocité !
PERE UBU Second Noble, qui es-tu ? (Le Noble ne répond rien.)Répondras-tu, bouffre ?
LE NOBLE Grand-duc de Posen.
PERE UBU Excellent ! excellent ! Je n'en demande pas plus long. Dans la trappe. Troisième Noble, qui es-tu ? tu as une sale tête.
LE NOBLE Duc de Courlande, des villes de Riga, de Revel et de Mitau.
PERE UBU Très bien ! très bien ! Tu n'as rien autre chose?
LE NOBLE Rien.
PERE UBU Dans la trappe, alors. Quatrième Noble, qui es-tu ?
LE NOBLE Prince de Podolie.
PERE UBU Quels sont tes revenus ?
LE NOBLE Je suis ruiné.
PERE UBU Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. Cinquième Noble, qui es-tu ?
LE NOBLE Margrave de Thorn, palatin de Polock.
PERE UBU Ca n'est pas lourd. Tu n'as rien autre chose ?
LE NOBLE Cela me suffisait.
PERE UBU Eh bien ! mieux vaut peu que rien. Dans la trappe. Qu'as-tu à pigner, Mère Ubu ?
MERE UBU Tu es trop féroce, Père Ubu.
PERE UBU Eh ! je m'enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. Greffier, lisez MA liste de MES biens.
LE GREFFIER Comté de Sandomir.
PERE UBU Commence par les principautés, stupide bougre !
LE GREFFIER Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, comté de Sandomir, comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat de Thorn.
PERE UBU Et puis après ?
LE GREFFIER C'est tout.
PERE UBU Comment, c'est tout ! Oh bien alors, en avant les Nobles, et comme je ne finirai pas de m'enrichir, je vais faire exécuter tous les Nobles, et ainsi j'aurai tous les biens vacants. Allez, passez les Nobles dans la trappe.
On empile les Nobles dans la trappe.
Dépêchez-vous plus vite, je veux faire des lois maintenant.
PLUSIEURS On va voir ça.
PERE UBU Je vais d'abord réformer la justice, après quoi nous procéderons aux finances.
PLUSIEURS MAGISTRATS Nous nous opposons à tout changement.
PERE UBU Merdre. D'abord les magistrats ne seront plus payés.
MAGISTRATS Et de quoi vivrons-nous ? Nous sommes pauvres.
PERE UBU Vous aurez les amendes que vous prononcerez et les biens des condamnés à mort.
UN MAGISTRAT Horreur.
DEUXIEME Infamie.
TROISIEME Scandale.
QUATRIEME Indignité.
TOUS Nous nous refusons à juger dans des conditions pareilles.
PERE UBU A la trappe les magistrats !
Ils se débattent en vain.
MERE UBU Eh ! que fais-tu, Père Ubu ? Qui rendra maintenant la justice ?
PERE UBU Tiens ! moi. Tu verras comme ça marchera bien.
MERE UBU Oui, ce sera du propre.
PERE UBU Allons, tais-toi, bouffresque. Nous allons maintenant, messieurs, procéder aux finances.
FINANCIERS Il n'y a rien à changer.
PERE UBU Comment, je veux tout changer, moi. D'abord je veux garder pour moi la moitié des impôts.
FINANCIERS Pas gêné.
PERE UBU Messieurs, nous établirons un impôt de dix pour cent sur la propriété, un autre sur le commerce et l'industrie, et un troisième sur les mariages et un quatrième sur les décès, de quinze francs chacun.
PREMIER FINANCIER Mais c'est idiot, Père Ubu.
DEUXIEME FINANCIER C'est absurde.
TROISIEME FINANCIER Ca n'a ni queue ni tête.
PERE UBU Vous vous fichez de moi! Dans la trappe, les financiers!
On enfourne les financiers.
MERE UBU Mais enfin, Père Ubu, quel roi tu fais, tu massacres tout le monde.
PERE UBU Eh merdre !
MERE UBU Plus de justice, plus de finances.
PERE UBU Ne crains rien, ma douce enfant, j'irai moi-même de village en village recueillir les impôts.


ACTE III, Scène III
Une maison de paysans dans les environs de Varsovie.
Plusieurs paysans sont des assemblés.

UN PAYSAN, entrant. Apprenez la grande nouvelle. Le roi est mort, les ducs aussi et le jeune Bougrelas s'est sauvé avec sa mère dans les montagnes. De plus, le Père Ubu s'est emparé du trône.
UN AUTRE J'en sais bien d'autres. Je viens de Cracovie, où j'ai vu emporter les corps de plus de trois cents nobles et de cinq cents magistrats qu'on a tués, et il paraît qu'on va doubler les impôts et que le Père Ubu viendra les ramasser lui-même.
TOUS Grand Dieu ! qu'allons-nous devenir ? le Père Ubu est un affreux sagouin et sa famille est, dit-on, abominable.
UN PAYSAN Mais, écoutez: ne dirait-on pas qu'on frappe à la porte ?
UNE VOIX, au-dehors. Cornegidouille ! Ouvrez, de par ma merdre, par saint Jean, saint Pierre et saint Nicolas! ouvrez, sabre à finances, corne finances, je viens chercher les impôts !
La porte est défoncée, Ubu pénètre suivi d'une légion de Grippe-Sous.


ACTE III, Scène IV

PERE UBU Qui de vous est le plus vieux ? (Un paysan s'avance.) Comment te nommes-tu ?
LE PAYSAN Stanislas Leczinski.
PERE UBU Eh bien, cornegidouille, écoute-moi bien, sinon ces messieurs te couperont les oneilles. Mais, vas-tu m'écouter enfin ?
STANISLAS Mais Votre Excellence n'a encore rien dit.
PERE UBU Comment, je parle depuis une heure. Crois-tu que je vienne ici pour prêcher dans le désert ?
STANISLAS Loin de moi cette pensée.
PERE UBU Je viens donc te dire, t'ordonner et te signifier que tu aies à produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin à phynances.
On apporte le voiturin.
STANISLAS Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura tantôt six semaines à la Saint-Mathieu.
PERE UBU C'est fort possible, mais j'ai changé le gouvernement et j'ai fait mettre dans le journal qu'on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système, j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m'en irai.
PAYSANS Monsieur Ubu, de grâce, ayez pitié de nous. Nous sommes de pauvres citoyens.
PERE UBU Je m'en fiche. Payez.
PAYSANS Nous ne pouvons, nous avons payé.
PERE UBU Payez! ou je vous mets dans ma poche avec supplice et décollation du cou et de la tête! Cornegidouille, je suis le roi peut-être!
TOUS Ah, c'est ainsi! Aux armes! Vive Bougrelas, par la grâce de Dieu, roi de Pologne et de Lithuanie!
PERE UBU En avant, messieurs des Finances, faites votre devoir.
Une lutte s'engage, la maison est détruite et le vieux Stanislas s'enfuit seul à travers la plaine. Ubu reste à ramasser la finance.

ACTE III, Scène V
Une casemate des fortifications de Thorn.
Bordure enchaîné, Père Ubu

PERE UBU Ah ! citoyen, voilà ce que c'est, tu as voulu que je te paye ce que je te devais, alors tu t'es révolté parce que je n'ai pas voulu, tu as conspiré et te voilà coffré. Cornefinance, c'est bien fait et le tour est si bien joué que tu dois toi-même le trouver fort à ton goût.
BORDURE Prenez garde, Père Ubu. Depuis cinq jours que vous êtes roi, vous avez commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour damner tous les saints du Paradis. Le sang du roi et des nobles crie vengeance et ses cris seront entendus.
PERE UBU Eh ! mon bel ami, vous avez la langue fort bien pendue. Je ne doute pas que si vous vous échappiez il en pourrait résulter des complications, mais je ne crois pas que les casemates de Thorn aient jamais lâché quelqu'un des honnêtes garçons qu'on leur avait confiés. C'est pourquoi, bonne nuit, et je vous invite à dormir sur les deux oneilles, bien que les rats dansent ici une assez belle sarabande.
Il sort. Les Larbins viennent verrouiller toutes les portes.


ACTE III, Scène VI
Le palais de Moscou.
L'empereur Alexis et sa cour, Bordure

LE CZAR ALEXIS C'est vous, infâme aventurier, qui avez coopéré à la mort de notre cousin Venceslas ?
BORDURE Sire, pardonnez-moi, j'ai été entraîné malgré moi par le Père Ubu.
ALEXIS Oh ! l'affreux menteur. Enfin, que désirez-vous ?
BORDURE Le Père Ubu m'a fait emprisonner sous prétexte de conspiration, je suis parvenu à m'échapper et j'ai couru cinq jours et cinq nuits à cheval à travers les steppes pour venir implorer Votre gracieuse miséricorde.
ALEXIS Que m'apportes-tu comme gage de ta soumission ?
BORDURE Mon épée d'aventurier et un plan détaillé de la ville de Thorn.
ALEXIS Je prends l'épée, mais par saint Georges, brûlez ce plan, je ne veux pas devoir ma victoire à une trahison.
BORDURE Un des fils de Venceslas, le jeune Bougrelas, est encore vivant, je ferai tout pour le rétablir.
ALEXIS Quel grade avais-tu dans l'armée polonaise ?
BORDURE Je commandais le 5e régiment des dragons de Wilna et une compagnie franche au service du Père Ubu.
ALEXIS C'est bien, je te nomme sous-lieutenant au 10e régiment de Cosaques, et gare à toi si tu trahis. Si tu te bats bien, tu seras récompensé.
BORDURE Ce n'est pas le courage qui me manque, Sire.
ALEXIS C'est bien, disparais de ma présence.
Il sort.


ACTE III, Scène VII
La salle du conseil d'Ubu.
Père Ubu, Mère Ubu, Conseillers des Phynances

PERE UBU Messieurs, la séance est ouverte et tâchez de bien écouter et de vous tenir tranquilles. D'abord, nous allons faire le chapitre des finances, ensuite nous parlerons d'un petit système que j'ai imaginé pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie.
UN CONSEILLER Fort bien, monsieur Ubu.
MERE UBU Quel sot homme.
PERE UBU Madame de ma merdre, garde à vous, car je ne souffrirai pas vos sottises. Je vous disais donc, messieurs, que les finances vont passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De tout côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances.
LE CONSEILLER Et les nouveaux impôts, monsieur Ubu, vont-ils bien ?
MERE UBU Point du tout. L'impôt sur les mariages n'a encore produit que 11 sous, et encore le Père Ubu poursuit les gens partout pour les forcer à se marier.
PERE UBU Sabre à finances, corne de ma gidouille, madame la financière, j'ai des oneilles pour parler et vous une bouche pour m'entendre. (Eclats de rire.)Ou plutôt non ! Vous me faites tromper et vous êtes cause que je suis bête ! Mais, corne d'Ubu ! (Un messager entre.) Allons, bon, qu'a-t-il encore celui-là ? Va-t'en, sagouin, ou je te poche avec décollation et torsion des jambes.
MERE UBU Ah! le voilà dehors, mais il y a une lettre.
PERE UBU Lis-la. Je crois que je perds l'esprit ou que je ne sais pas lire. Dépêche-toi, bouffresque, ce doit être de Bordure.
MERE UBU Tout justement. Il dit que le czar l'a accueilli très bien, qu'il va envahir tes Etats pour rétablir Bougrelas et que toi tu seras tué.
PERE UBU Ho ! ho ! J'ai peur ! J'ai peur ! Ha ! je pense mourir. O pauvre homme que je suis. Que devenir, grand Dieu ? Ce méchant homme va me tuer. Saint Antoine et tout les saints, protégez-moi, je vous donnerai de la phynance et je brûlerai des cierges pour vous. Seigneur, que devenir ?
Il pleure et sanglote.
MERE UBU Il n'y a qu'un parti à prendre, Père Ubu.
PERE UBU Lequel, mon amour ?
MERE UBU La guerre !!
TOUS Vive Dieu ! Voilà qui est noble !
PERE UBU Oui, et je recevrai encore des coups.
PREMIER CONSEILLER Courons, courons organiser l'armée.
DEUXIEME Et réunir les vivres.
TROISIEME Et préparer l'artillerie et les forteresses.
QUATRIEME Et prendre l'argent pour les troupes.
PERE UBU Ah ! non, par exemple ! Je vais te tuer, toi, je ne veux pas donner d'argent. En voilà d'une autre ! j'étais payé pour faire la guerre et maintenant il faut la faire à mes dépens. Non, de par ma chandelle verte, faisons la guerre, puisque vous en êtes enragés, mais ne déboursons pas un sou.
TOUS Vive la guerre !


ACTE III, Scène VIII
Le camp sous Varsovie.

SOLDATS ET PALOTINS Vive la Pologne ! Vive le Père Ubu !
PERE UBU Ah ! Mère Ubu, donne-moi ma cuirasse et mon petit bout de bois. Je vais être bientôt tellement chargé que je ne saurais marcher si j'étais poursuivi.
MERE UBU Fi, le lâche.
PERE UBU Ah ! voilà le sabre à merdre qui se sauve et le croc à finances qui ne tient pas !!! Je n'en finirai jamais, et les Russes avancent et vont me tuer.
UN SOLDAT Seigneur Ubu, voilà le ciseau à oneilles qui tombe.
PERE UBU Ji tou tue au moyen du croc à merdre et du couteau à figure.
MERE UBU Comme il est beau avec son casque et sa cuirasse, on dirait une citrouille armée.
PERE UBU Ah ! maintenant, je vais monter à cheval. Amenez, messieurs, le cheval à phynances. MERE UBU Père Ubu, ton cheval ne saurait plus te porter, il n'a rien mangé depuis cinq jours et est presque mort.
PERE UBU Elle est bonne celle-là ! On me fait payer 12 sous par jour pour cette rosse et elle ne me peut porter. Vous vous fichez, corne d'Ubu, ou bien si vous me volez ? (La Mère Ubu rougit et baisse les yeux.)Alors, que l'on m'apporte une autre bête, mais je n'irai pas à pied, cornegidouille!
On amène un énorme cheval.
PERE UBU Je vais monter dessus. Oh ! assis plutôt ! car je vais tomber. (Le cheval part.)Ah ! arrêtez ma bête, Grand Dieu, je vais tomber et être mort !!!
MERE UBU Il est vraiment imbécile. Ah ! le voilà relevé. Mais il est tombé par terre.
PERE UBU Corne physique, je suis à moitié mort ! Mais c'est égal, je pars en guerre et je tuerai tout le monde. Gare à qui ne marchera pas droit. Ji lon mets dans ma poche avec torsion du nez et des dents et extraction de la langue.
MERE UBU Bonne chance, monsieur Ubu.
PERE UBU J'oubliais de te dire que je te confie la régence. Mais j'ai sur moi le livre des finances, tant pis pour toi si tu me voles. Je te laisse pour t'aider le Palotin Giron. Adieu, Mère Ubu.
MERE UBU Adieu, Père Ubu. Tue bien le czar.
PERE UBU Pour sûr. Torsion du nez et des dents, extraction de la langue et enfoncement du petit bout de bois dans les oneilles.
L'armée s'éloigne au bruit des fanfares.
MERE UBU, seule. Maintenant que ce gros pantin est parti, tâchons de faire nos affaires, tuer Bougrelas et nous emparer du trésor.


ACTE IV, Scène première
La crypte des anciens rois de Pologne dans la cathédrale de Varsovie.

MERE UBU Où donc est ce trésor ? Aucune dalle ne sonne creux. J'ai pourtant bien compté treize pierres après le tombeau de Ladislas le Grand en allant le long du mur, et il n'y a rien. Il faut qu'on m'ait trompée. Voilà cependant: ici la pierre sonne creux. A l'oeuvre, Mère Ubu. Courage, descellons cette pierre. Elle tient bon. Prenons ce bout de croc à finances qui fera encore son office. Voilà ! Voilà l'or au milieu des ossements des rois. Dans notre sac, alors, tout ! Eh ! quel est ce bruit ? Dans ces vieilles voûtes y aurait-il encore des vivants ? Non, ce n'est rien, hâtons-nous. Prenons tout. Cet argent sera mieux à la face du jour qu'au milieu des tombeaux des anciens princes. Remettons la pierre. Eh quoi! toujours ce bruit. Ma présence en ces lieux me cause une étrange frayeur. Je prendrai le reste de cet or une autre fois, je reviendrai demain.
UNE VOIX, sortant du tombeau de Jean Sigismond. Jamais, Mère Ubu !


ACTE IV, Scène II
La place de Varsovie
Bougrelas et ses partisans, Peuple et soldats

BOUGRELAS En avant, mes amis ! Vive Venceslas et la Pologne ! le vieux gredin de Père Ubu est parti, il ne reste plus que la sorcière de Mère Ubu avec son Palotin. Je m'offre à marcher à votre tête et à rétablir la race de mes pères.
TOUS Vive Bougrelas !
BOUGRELAS Et nous supprimerons tous les impôts établis par l'affreux Père Ubu.
TOUS Hurrah ! en avant ! Courons au palais et massacrons cette engeance.
BOUGRELAS Eh ! Voilà la Mère Ubu qui sort avec ses gardes sur le perron !
MERE UBU Que voulez-vous, messieurs ? Ah ! c'est Bougrelas.
La foule lance des pierres.
PREMIER GARDE Tous les carreaux sont cassés.
DEUXIEME GARDE Saint Georges, me voilà assommé.
TROISIEME GARDE Cornebleu, je meurs.
BOUGRELAS Lancez des pierres, mes amis.
LE PALOTIN GIRON Hon ! C'est ainsi !
Il dégaine et se précipite, faisant un carnage épouvantable.
BOUGRELAS A nous deux ! Défends-toi, lâche pistolet.
Ils se battent.
GIRON Je suis mort !
BOUGRELAS Victoire, mes amis ! Sus à la Mère Ubu !
On entend des trompettes.
BOUGRELAS Ah ! voilà les Nobles qui arrivent. Courons, attrapons la mauvaise harpie !
TOUS En attendant que nous étranglions le vieux bandit !
La Mère Ubu se sauve poursuivie par tous les Polonais. Coups de fusil et grêle de pierres.


ACTE IV, Scène III
L'armée polonaise en marche dans l'Ukraine.

PERE UBU Cornebleu, jambedieu, tête de vache! nous allons périr, car nous mourons de soif et sommes fatigué. Sire Soldat, ayez l'obligeance de porter notre casque à finances, et vous, sire Lancier, chargez-vous du ciseau à merdre et du bâton-à-physique pour soulager notre personne, car, je le répète, nous sommes fatigué.
Les soldats obéissent.
PILE Hon ! Monsieuye ! Il est étonnant que les Russes n'apparaissent point.
PERE UBU Il est regrettable que l'état de nos finances ne nous permette pas d'avoir une voiture à notre taille; car, par crainte de démolir notre monture, nous avons fait tout le chemin à pied, traînant notre cheval par la bride. Mais quand nous serons de retour en Pologne, nous imaginerons, au moyen de notre science en physique et aidé des lumières de nosconseillers, une voiture à vent pour transporter toute l'armée.
COTICE Voilà Nicolas Rensky qui se précipite.
PERE UBU Et qu'a-t-il, ce garçon ?
RENSKY Tout est perdu, Sire, les Polonais sont révoltés, Giron est tué et la Mère Ubu est en fuite dans les montagnes.
PERE UBU Oiseau de nuit, bête de malheur, hibou à guêtres ! Où as-tu pêché ces sornettes ? En voilà d'une autre ! Et qui a fait ça ? Bougrelas, je parie. D'où viens-tu ?
RENSKY De Varsovie, noble Seigneur.
PERE UBU Garçon de ma merdre, si je t'en croyais je ferais rebrousser chemin à toute l'armée. Mais, seigneur garçon, il y a sur tes épaules plus de plumes que de cervelle et tu as rêvé des sottises. Va aux avant-postes, mon garçon, les Russes ne sont pas loin et nous aurons bientôt à estocader de nos armes, tant à merdre qu'à phynances et à physique.
LE GENERAL LASCY Père Ubu, ne voyez-vous pas dans la plaine les Russes ?
PERE UBU C'est vrai, les Russes ! Me voilà joli. Si encore il y avait moyen de s'en aller, mais pas du tout, nous sommes sur une hauteur et nous serons en butte à tous les coups.
L'ARMEE Les Russes ! L'ennemi !
PERE UBU Allons, messieurs, prenons nos dispositions pour la bataille. Nous allons rester sur la colline et ne commettrons point la sottise de descendre en bas. Je me tiendrai au milieu comme une citadelle vivante et vous autres graviterez autour de moi. J'ai à vous recommander de mettre dans les fusils autant de balles qu'ils en pourront tenir, car huit balles peuvent tuer huit Russes et c'est autant que je n'aurai pas sur le dos. Nous mettrons les fantassins à pied au bas de la colline pour recevoir les Russes et les tuer un peu, les cavaliers derrière pour se jeter dans la confusion, et l'artillerie autour du moulin à vent ici présent pour tirer dans le tas. Quant à nous, nous nous tiendrons dans le moulin à vent et tirerons avec le pistolet à phynances par la fenêtre, en travers de la porte nous placerons le bâton-à-physique, et si quelqu'un essaye d'entrer, gare au croc à merdre !!!
OFFICIERS Vos ordres, Sire Ubu, seront exécutés.
PERE UBU Eh ! cela va bien, nous serons vainqueurs. Quelle heure est-il ?
LE GENERAL LASCY Onze heures du matin.
PERE UBU Alors, nous allons dîner, car les Russes n'attaqueront pas avant midi. Dites aux soldats, Seigneur Général, de faire leurs besoins et d'entonner la Chanson à Finances.
Lascy s'en va.
SOLDATS ET PALOTINS Vive le Père Ubu, notre grand Financier ! Ting, ting, ting; ting, ting, ting; ting, ting, tating !
PERE UBU O les braves gens, je les adore. (Un boulet russe arrive et casse l'aile du moulin.)Ah ! j'ai peur, Sire Dieu, je suis mort! et cependant non, je n'ai rien.


ACTE IV, Scène IV
Les mêmes, un capitaine puis l'armée russe

UN CAPITAINE, arrivant. Sire Ubu, les Russes attaquent.
PERE UBU Eh bien, après, que veux-tu que j'y fasse ? ce n'est pas moi qui le leur ai dit. Cependant, Messieurs des Finances, préparons-nous au combat.
LE GENERAL LASCY Un second boulet !
PERE UBU Ah! je n'y tiens plus. Ici il pleut du plomb et du fer, et nous pourrions endommager notre précieuse personne. Descendons.
Tous descendent au pas de course. La bataille vient de s'engager. Ils disparaissent dans des torrents de fumée au pied de la colline.
UN RUSSE, frappant. Pour Dieu et le Czar !
RENSKY Ah ! je suis mort.
PERE UBU En avant ! Ah, toi, Monsieur, que je t'attrape, car tu m'as fait mal, entends-tu ? sac à vin ! avec ton flingot qui ne part pas.
LE RUSSE Ah ! voyez-vous ça !
Il lui tire un coup de revolver.
PERE UBU Ah ! Oh ! Je suis blessé, je suis troué, je suis perforé, je suis administré, je suis enterré. Oh, mais tout de même ! Ah ! je le tiens. (Il le déchire.)Tiens ! recommenceras-tu, maintenant !
LE GENERAL LASCY En avant, poussons vigoureusement, passons le fossé. La victoire est à nous.
PERE UBU Tu crois ? Jusqu'ici je sens sur mon front plus de bosses que de lauriers.
CAVALIERS RUSSES Hurrah ! Place au Czar !
Le Czar arrive, accompagné de Bordure, déguisé.
UN POLONAIS Ah ! Seigneur ! Sauve qui peut, voilà le Czar !
UN AUTRE Ah ! mon Dieu ! il passe le fossé.
UN AUTRE Pif ! Paf ! en voilà quatre d'assommés par ce grand bougre de lieutenant.
BORDURE Ah ! vous n'avez pas fini, vous autres ! Tiens Jean Sobiesky, voilà ton compte ! (Il l'assomme.) A d'autres, maintenant !
Il fait un massacre de Polonais.
PERE UBU En avant, mes amis. Attrapez ce bélître ! En compote les Moscovites ! La victoire est à nous. Vive l'Aigle rouge !
TOUS En avant ! Hurrah ! Jambedieu ! Attrapez le grand bougre.
BORDURE Par saint Georges, je suis tombé.
PERE UBU, le reconnaissant. Ah ! c'est toi, Bordure ! Ah ! mon ami. Nous sommes bien heureux ainsi que toute la compagnie de te retrouver. Je vais te faire cuire à petit feu. Messieurs des Finances, allumez du feu. Oh ! Ah ! Oh ! Je suis mort. C'est au moins un coup de canon que j'ai reçu. Ah ! mon Dieu, pardonnez-moi mes péchés. Oui, c'est bien un coup de canon.
BORDURE C'est un coup de pistolet chargé à poudre.
PERE UBU Ah ! tu te moques de moi ! Encore ! A la pôche !
Il se rue sur lui et le déchire.
LE GENERAL LASCY Père Ubu, nous avançons partout.
PERE UBU Je le vois bien, je n'en peux plus, je suis criblé de coups de pied, je voudrais m'asseoir par terre. Oh ! ma bouteille.
LE GENERAL LASCY Allez prendre celle du Czar, Père Ubu.
PERE UBU Eh ! J'y vais de ce pas. Allons ! Sabre à merdre, fais ton office, et toi, croc à finances, ne reste pas en arrière. Que le bâton-à-physique travaille d'une généreuse émulation et partage avec le petit bout de bois l'honneur de massacrer, creuser et exploiter l'Empereur moscovite. En avant, Monsieur notre cheval à finances !
Il se rue sur le Czar.
UN OFFICIER RUSSE En garde, Majesté !
PERE UBU Tiens, toi ! Oh ! aïe ! Ah ! mais tout de même. Ah ! monsieur, pardon, laissez-moi tranquille. Oh ! mais, je n'ai pas fait exprès !
Il se sauve, le Czar le poursuit.
PERE UBU Sainte Vierge, cet enragé me poursuit ! Qu'ai-je fait, grand Dieu ! Ah ! bon, il y a encore le fossé à repasser. Ah ! je le sens derrière moi et le fossé devant ! Courage, fermons les yeux !
Il saute le fossé. Le Czar y tombe.
LE CZAR Bon, je suis dedans !
POLONAIS Hurrah ! le Czar est à bas !
PERE UBU Ah ! j'ose à peine me retourner ! Il est dedans. Ah ! c'est bien fait et on tape dessus. Allons, Polonais, allez-y à tour de bras, il a bon dos, le misérable ! Moi, je n'ose pas le regarder ! Et cependant notre prédiction s'est complètement réalisée, le bâton-à-physique a fait merveilles et nul doute que je ne l'eusse complètement tué si une inexplicable terreur n'était venue combattre et annuler en nous les effets de notre courage. Mais nous avons dû soudainement tourner casaque, et nous n'avons dû notre salut qu'à notre habileté comme cavalier ainsi qu'à la solidité des jarrets de notre cheval à finances, dont la rapidité n'a d'égale que la solidité et dont la légèreté fait la célébrité, ainsi qu'à la profondeur du fossé qui s'est trouvé fort à propos sous les pas de l'ennemi de nous l'ici présent Maître des Phynances. Tout ceci est fort beau, mais personne ne m'écoute. Allons ! bon, ça recommence !
Les dragons russes font une charge et délivrent le Czar.
LE GENERAL LASCY Cette fois, c'est la débandade.
PERE UBU Ah ! voici l'occasion de se tirer des pieds. Or donc, Messieurs les Polonais, en avant ! ou plutôt en arrière !
POLONAIS Sauve qui peut !
PERE UBU Allons ! en route. Quel tas de gens, quelle fuite, quelle multitude, comment me tirer de ce gâchis ? (Il est bousculé)Ah ! mais toi ! fais attention, ou tu vas expérimenter la bouillante valeur du Maître des Finances. Ah ! il est parti, sauvons-nous et vivement pendant que Lascy ne nous voit pas.
Il sort, ensuite on voit passer le Czar et l'armée russe poursuivant les Polonais
.

ACTE IV, Scène V
Une caverne en Lituanie. Il neige.
Père Ubu, Pile, Cotice

PERE UBU Ah ! le chien de temps, il gèle à pierre à fendre et la personne du Maître des Finances s'en trouve fort endommagée.
PILE Hon ! Monsieuye Ubu, êtes-vous remis de votre terreur et de votre fuite ?
PERE UBU Oui ! Je n'ai plus peur, mais j'ai encore la fuite.
COTICE, à part. Quel pourceau.
PERE UBU Eh ! sire Cotice, votre oneille, comment va-t-elle ?
COTICE Aussi bien, Monsieuye, qu'elle peut aller tout en allant très mal. Par conséiquent de quoye, le plomb la penche vers la terre et je n'ai pu extraire la balle.
PERE UBU Tiens, c'est bien fait ! Toi, aussi, tu voulais toujours taper les autres. Moi j'ai déployé la plus grande valeur, et sans m'exposer j'ai massacré quatre ennemis de ma propre main, sans compter tous ceux qui étaient déjà morts et que nous avons achevés.
COTICE Savez-vous, Pile, ce qu'est devenue le petit Rensky ?
PILE Il a reçu une balle dans la tête.
PERE UBU Ainsi que le coquelicot et le pissenlit à la fleur de leur âge sont fauchés par l'impitoyable faux de l'impitoyable faucheur qui fauche impitoyablement leur pitoyable binette, — ainsi le petit Rensky a fait le coquelicot, il s'est fort bien battu cependant, mais aussi il y avait trop de Russes
PILE ET COTICE Hon ! Monsieuye !
UN ECHO Hhrron !
PILE Qu'est-ce ? Armons-nous de nos lumelles.
PERE UBU Ah ! non ! par exemple, encore des Russes, je parie ! J'en ai assez ! et puis c'est bien simple, s'ils m'attrapent ji lon fous à la poche.


ACTE IV, Scène VI
Les mêmes
Entre un ours.

COTICE Hon, Monsieuye des Finances !
PERE UBU Oh ! tiens, regardez donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi.
PILE Prenez garde ! Ah ! quel énorme ours : mes cartouches !
PERE UBU Un ours ! Ah ! l'atroce bête. Oh ! pauvre homme, me voilà mangé. Que Dieu me protège. Et il vient sur moi. Non, c'est Cotice qu'il attrape. Ah ! je respire.
L'ours se jette sur Cotice. Pile l'attaque à coups de couteau. Ubu se réfugie sur un rocher.
COTICE A moi, Pile ! à moi ! au secours, Monsieuye Ubu !
PERE UBU Bernique ! Débrouille-toi, mon ami; pour le moment, nous faisons notre Pater Noster. Chacun son tour d'être mangé.
PILE Je l'ai, je le tiens.
COTICE Ferme, ami, il commence à me lâcher.
PERE UBU Sanctificetur nomen tuum.
COTICE Lâche bougre !
PILE Ah! il me mord ! O Seigneur, sauvez-nous, je suis mort.
PERE UBU Fiat voluntas tua !
COTICE Ah ! j'ai réussi à le blesser
PILE Hurrah ! il perd son sang.
Au milieu des cris des Palotins, l'ours beugle de douleur et Ubu continue à marmotter.
COTICE Tiens-le ferme, que j'attrape mon coup-de-poing explosif.
PERE UBU Panem nostrum quotidianum da nobis hodie.
PILE L'as-tu enfin, je n'en peux plus.
PERE UBU Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris.
COTICE Ah ! je l'ai.
Une explosion retentit et l'ours tombe mort.
PILE ET COTICE Victoire !
PERE UBU Sed libera nos a malo. Amen.Enfin, est-il bien mort? Puis-je descendre de mon rocher?
PILE, avec mépris. Tant que vous voudrez.
PERE UBU, descendant. Vous pouvez vous flatter que si vous êtes encore vivants et si vous foulez encore la neige de Lithuanie, vous le devez à la vertu magnanime du Maître des Finances, qui s'est évertué, échiné et égosillé à débiter des patenôtres pour votre salut, et qui a manié avec autant de courage le glaive spirituel de la prière que vous avez manié avec adresse le temporel de l'ici présent Palotin Cotice coup-de-poing explosif. Nous avons même poussé plus loin notre dévouement, car nous n'avons pas hésité à monter sur un rocher fort haut pour que nos prières aient moins loin à arriver au ciel.
PILE Révoltante bourrique.
PERE UBU Voici une grosse bête. Grâce à moi, vous avez de quoi souper. Quel ventre, messieurs ! Les Grecs y auraient été plus à l'aise que dans le cheval de bois, et peu s'en est fallu, chers amis, que nous n'ayons pu aller vérifier de nos propres yeux sa capacité intérieure.
PILE Je meurs de faim. Que manger ?
COTICE L'ours !
PERE UBU Eh ! pauvres gens, allez-vous le manger tout cru ? Nous n'avons rien pour faire du feu.
PILE N'avons-nous pas nos pierres à fusil ?
PERE UBU Tiens, c'est vrai. Et puis, il me semble que voilà non loin d'ici un petit bois où il doit y avoir des branches sèches. Va en chercher, Sire Cotice.
Cotice s'éloigne à travers la neige.
PILE Et maintenant, Sire Ubu, allez dépecer l'ours.
PERE UBU Oh non ! Il n'est peut-être pas mort. Tandis que toi, qui es déjà à moitié mangé et mordu de toutes parts, c'est tout à fait dans ton rôle. Je vais allumer du feu en attendant qu'il apporte du bois.
Pile commence à dépecer l'ours.
PERE UBU Oh ! prends garde ! il a bougé.
PILE Mais, Sire Ubu, il est déjà tout froid.
PERE UBU C'est dommage, il aurait mieux valu le manger chaud. Ceci va procurer une indigestion au Maître des Finances.
PILE, à part C'est révoltant. (Haut.) Aidez-nous un peu, Monsieur Ubu, je ne puis faire toute la besogne.
PERE UBU Non, je ne veux rien faire, moi ! Je suis fatigué, bien sûr !
COTICE, rentrant. Quelle neige, mes amis, on se dirait en Castille ou au pôle Nord. La nuit commence à tomber. Dans une heure il fera noir. Hâtons-nous pour voir encore clair.
PERE UBU Oui, entends-tu, Pile ? hâte-toi. Hâtez-vous tous les deux ! Embrochez la bête, cuisez la bête, j'ai faim, moi !
PILE Ah ! c'est trop fort, à la fin ! Il faudra travailler ou bien tu n'auras rien, entends-tu, goinfre !
PERE UBU Oh ! ça m'est égal, j'aime autant le manger tout cru, c'est vous qui serez bien attrapés. Et puis, j'ai sommeil, moi !
COTICE Que voulez-vous, Pile ? Faisons le dîner tout seuls. Il n'en aura pas. Voilà tout. Ou bien on pourra lui donner les os.
PILE C'est bien. Ah, voilà le feu qui flambe.
PERE UBU Oh ! c'est bon ça, il fait chaud maintenant. Mais je vois des Russes partout. Quelle fuite, grand Dieu ! Ah !
Il tombe endormi.
COTICE Je voudrais savoir si ce que disait Rensky est vrai, si la Mère Ubu est vraiment détrônée. Ca n'aurait rien d'impossible.
PILE Finissons de faire le souper.
COTICE Non, nous avons à parler de choses plus importantes. Je pense qu'il serait bon de nous enquérir de la véracité de ces nouvelles.
PILE C'est vrai, faut-il abandonner le Père Ubu ou rester avec lui ?
COTICE La nuit porte conseil. Dormons, nous verrons demain ce qu'il faut faire.
PILE Non, il vaut mieux profiter de la nuit pour nous en aller.
COTICE Partons, alors.
Ils partent.


ACTE IV, Scène VII

UBU parle en dormant. Ah ! Sire Dragon russe, faites attention, ne tirez pas par ici, il y a du monde. Ah ! voilà Bordure, qu'il est mauvais, on dirait un ours. Et Bougrelas qui vient sur moi ! L'ours, l'ours ! Ah ! le voilà à bas ! qu'il est dur, grand Dieu ! Je ne veux rien faire, moi ! Va-t'en, Bougrelas ! Entends-tu, drôle ? Voilà Rensky maintenant, et le Czar ! Oh ! ils vont me battre. Et la Rbue ! Où as-tu pris tout cet or ? Tu m'as pris mon or, misérable, tu as été farfouiller dans mon tombeau qui est dans la cathédrale de Varsovie, près de la Lune. Je suis mort depuis longtemps, moi, c'est Bougrelas qui m'a tué et je suis enterré à Varsovie près de Vladislas le Grand, et aussi à Cracovie près de Jean Sigismond, et aussi à Thorn dans la casemate avec Bordure ! Le voilà encore. Mais va-t'en, maudit ours. Tu ressemble à Bordure. Entends-tu, bête de Satan ? Non, il n'entend pas, les Salopins lui ont coupé les oneilles. Décervelez, tudez, coupez les oneilles, arrachez la finance et buvez jusqu'à la mort, c'est la vie des Salopins, c'est le bonheur du Maître des Finances.
Il se tait et dort.


ACTE V, Scène première
Il fait nuit. Le Père Ubu dort. Entre la Mère Ubu sans le voir. L'obscurité est complète.

MERE UBU Enfin, me voilà à l'abri. Je suis seule ici, ce n'est pas dommage, mais quelle course effrénée: traverser toute la Pologne en quatre jours ! Tous les malheurs m'ont assaillie à la fois. Aussitôt partie cette grosse bourrique, je vais à la crypte m'enrichir. Bientôt après je manque d'être lapidée par ce Bougrelas et ces enragés. Je perds mon cavalier le Palotin Giron qui était si amoureux de mes attraits qu'il se pâmait d'aise en me voyant, et même, m'a-t-on assuré, en ne me voyant pas, ce qui est le comble de la tendresse. Il se serait fait couper en deux pour moi, le pauvre garçon. La preuve, c'est qu'il a été coupé en quatre par Bougrelas. Pif paf pan ! Ah ! je pense mourir. Ensuite donc, je prends la fuite, poursuivie par la foule en fureur. Je quitte le palais, j'arrive à la Vistule, tous les ponts étaient gardés. Je passe le fleuve à la nage, espérant ainsi laisser mes persécuteurs. De tous côtés la noblesse se rassemble et me poursuit. Je manque mille fois périr, étouffée dans un cercle de Polonais acharnés à me perdre. Enfin je trompai leur fureur, et après quatre jours de courses dans la neige de ce qui fut mon royaume j'arrive me réfugier ici. Je n'ai ni bu ni mangé ces quatre jours. Bougrelas me serrait de près... Enfin, me voilà sauvée. Ah ! je suis morte de fatigue et de froid. Mais je voudrais bien savoir ce qu'est devenu mon gros polichinelle, je veux dire mon très respectable époux. Lui en ai-je pris, de la finance. Lui en ai-je volé, des rixdales. Lui en ai-je tiré, des carottes. Et son cheval à finances qui mourait de faim: il ne voyait pas souvent d'avoine, le pauvre diable. Ah ! la bonne histoire. Mais hélas ! j'ai perdu mon trésor ! Il est à Varsovie, ira le chercher qui le voudra.
PERE UBU, commençant à ce réveiller. Attrapez la Mère Ubu, coupez les oneilles !
MERE UBU Ah! Dieu ! Où suis-je ? Je perds la tête. Ah ! non, Seigneur ! Grâce au Ciel j'entrevoi Monsieur le Père Ubu qui dort auprès de moi. Faisons la gentille. Eh bien, mon gros bonhomme, as-tu bien dormi ?
PERE UBU Fort mal ! Il était bien dur cet ours ! Combat des voraces contre les coriaces, mais les voraces ont complètement mangé et dévoré les coriaces, comme vous le verrez quand il fera jour; entendez-vous, nobles Palotins !
MERE UBU Qu'est-ce qu'il bafouille ? Il est encore plus bête que quand il est parti. A qui en a-t-il ?
PERE UBU Cotice, Pile, répondez-moi, sac à merdre ! Où êtes-vous ? Ah! j'ai peur. Mais enfin on a parlé. Qui a parlé ? Ce n'est pas l'ours, je suppose. Merdre ! Où sont mes allumettes ? Ah ! je les ai perdues à la bataille.
MERE UBU, à part. Profitons de la situation et de la nuit, simulons une apparition surnaturelle et faisons-lui promettre de nous pardonner nos larcins.
PERE UBU Mais, par saint Antoine! on parle. Jambedieu ! Je veux être pendu !
MERE UBU, grossissant sa voix. Oui, monsieur Ubu, on parle, en effet, et la trompette de l'archange qui doit tirer les morts de la cendre et de la poussière finale ne parlerait pas autrement ! Ecoutez cette voix sévère. C'est celle de saint Gabriel qui ne peut donner que de bons conseils.
PERE UBU Oh! ça, en effet !
MERE UBU Ne m'interrompez pas ou je me tais et c'en sera fait de votre giborgne !
PERE UBU Ah ! ma gidouille ! Je me tais, je ne dis plus mot. Continuez, madame l'Apparition !
MERE UBU Nous disions, monsieur Ubu, que vous étiez un gros bonhomme !
PERE UBU Très gros, en effet, ceci est juste.
MERE UBU Taisez vous, de par Dieu !
PERE UBU Oh ! les anges ne jurent pas !
MERE UBU, à part. Merdre ! (continuant.)Vous êtes marié, monsieur Ubu.
PERE UBU Parfaitement, à la dernière des chipies !
MERE UBU Vous voulez dire que c'est une femme charmante.
PERE UBU Une horreur. Elle a des griffes partout, on ne sait par où la prendre.
MERE UBU Il faut la prendre par la douceur, sire Ubu, et si vous la prenez ainsi vous verrez qu'elle est au moins l'égale de la Vénus de Capoue.
PERE UBU Qui dites-vous qui a des poux ?
MERE UBU Vous n'écoutez pas, monsieur Ubu; prêtez-nous une oreille plus attentive. (A part.)Mais hâtons-nous, le jour va se lever. Monsieur Ubu, votre femme est adorable et délicieuse, elle n'a pas un seul défaut.
PERE UBU Vous vous trompez, il n'y a pas un défaut qu'elle ne possède.
MERE UBU Silence donc ! Votre femme ne vous fait pas d'infidélités !
PERE UBU Je voudrais bien voir qui pourrait être amoureux d'elle. C'est une harpie !
MERE UBU Elle ne boit pas !
PERE UBU Depuis que j'ai pris la clef de la cave. Avant, à sept heures du matin elle était ronde et elle se parfumait à l'eau-de-vie. Maintenant qu'elle se parfume à l'héliotrope elle ne sent pas plus mauvais. Ca m'est égal. Mais maintenant il n'y a plus que moi à être rond !
MERE UBU Sot personnage ! — Votre femme ne vous prend pas votre or.
PERE UBU Non, c'est drôle !
MERE UBU Elle ne détourne pas un sou !
PERE UBU Témoin monsieur notre noble et infortuné cheval à Phynances, qui, n'étant pas nourri depuis trois mois, a dû faire la campagne entière traîné par la bride à travers l'Ukraine. Aussi est-il mort à la tâche, la pauvre bête !
MERE UBU Tout ceci sont des mensonges, votre femme est un modèle et vous quel monstre vous faites !
PERE UBU Tout ceci sont des vérités. Ma femme est une coquine et vous quelle andouille vous faites !
MERE UBU Prenez garde, Père Ubu.
PERE UBU Ah! c'est vrai, j'oubliais à qui je parlais. Non, je n'ai pas dit ça !
MERE UBU Vous avez tué Venceslas.
PERE UBU Ce n'est pas ma faute, moi, bien sûr. C'est la Mère Ubu qui a voulu.
MERE UBU Vous avez fait mourir Boleslas et Ladislas.
PERE UBU Tant pis pour eux ! Ils voulaient me taper !
MERE UBU Vous n'avez pas tenu votre promesse envers Bordure et plus tard vous l'avez tué.
PERE UBU J'aime mieux que ce soit moi que lui qui règne en Lithuanie. Pour le moment ça n'est ni l'un ni l'autre. Ainsi vous voyez que ça n'est pas moi.
MERE UBU Vous n'avez qu'une manière de vous faire pardonner de tous vos méfaits.
PERE UBU Laquelle ? Je suis tout disposé à devenir un saint homme, je veux être évêque et voir mon nom sur le calendrier.
MERE UBU Il faut pardonner à la Mère Ubu d'avoir détourné un peu d'argent.
PERE UBU Eh bien, voilà ! Je lui pardonnerai quand elle m'aura rendu tout, qu'elle aura été bien rossée et qu'elle aura ressuscité mon cheval à finances.
MERE UBU Il en est toqué de son cheval ! Ah! je suis perdue, le jour se lève.
PERE UBU Mais enfin je suis content de savoir maintenant assurément que ma chère épouse me volait. Je le sais maintenant de source sûre. Omnis a Deo scientia,ce qui veux dire: Omnis,toute; a Deo,science; scientia,vient de Dieu. Voilà l'explication du phénomène. Mais madame l'Apparition ne dit plus rien. Que ne puis-je lui offrir de quoi se réconforter. Ce qu'elle disait était très amusant. Tiens, mais il fait jour ! Ah ! Seigneur, de part mon cheval à finances, c'est la Mère Ubu!
MERE UBU, effrontément. Ca n'est pas vrai, je vais vous excommunier.
PERE UBU Ah ! charogne !
MERE UBU Quelle impiété.
PERE UBU Ah ! c'est trop fort. Je vois bien que c'est toi, sotte chipie ! Pourquoi diable es-tu ici ?
MERE UBU Giron est mort et les Polonais m'ont chassée.
PERE UBU Et moi, ce sont les Russes qui m'ont chassé: les beaux esprits se rencontrent.
MERE UBU Dis donc qu'un bel esprit a rencontré une bourrique!
PERE UBU Ah ! eh bien, il va rencontrer un palmipède maintenant.
Il lui jette l'ours.
MERE UBU, tombant accablée sous le poids de l'ours. Ah ! grand Dieu ! Quelle horreur ! Ah ! je meurs ! J'étouffe ! il me mort ! Il m'avale ! il me digère !
PERE UBU Il est mort ! grotesque. Oh! mais, au fait, peut-être que non! Ah! Seigneur! non, il n'est pas mort, sauvons-nous. (Remontant sur son rocher.)Pater noster qui es...
MERE UBU, se débarrassant. Tiens ! où est-il ?
PERE UBU Ah! Seigneur ! la voilà encore ! Sotte créature, il n'y a donc pas moyen de se débarrasser d'elle. Est-il mort, cet ours ?
MERE UBU Eh oui, sotte bourrique, il est déjà tout froid. Comment est-il venu ici ?
PERE UBU, confus. Je ne sais pas. Ah ! si, je sais ! Il a voulu manger Pile et Cotice et moi je l'ai tué d'un coup de Pater Noster.
MERE UBU Pile, Cotice, Pater Noster. Qu'est-ce que c'est que ça ? Il est fou, ma finance !
PERE UBU C'est très exact ce que je dis ! Et toi tu es idiote, ma giborgne !
MERE UBU Raconte-moi ta campagne, Père Ubu.
PERE UBU Oh ! dame, non ! C'est trop long. Tout ce que je sais, c'est que malgré mon incontestable vaillance tout le monde m'a battu.
MERE UBU Comment, même les Polonais ?
PERE UBU Ils criaient: Vive Venceslas et Bougrelas. J'ai cru qu'on voulait m'écarteler. Oh ! les enragés ! Et puis ils ont tué Rensky !
MERE UBU Ca m'est bien égal ! Tu sais que Bougrelas a tué le Palotin Giron !
PERE UBU Ca m'est bien égal ! Et puis ils ont tué le pauvre Lascy !
MERE UBU Ca m'est bien égal !
PERE UBU Oh ! mais tout de même, arrive ici, charogne ! Mets-toi à genoux devant ton maître (il l'empoigne et la jette à genoux),tu vas subir le dernier supplice.
MERE UBU Ho, ho, monsieur Ubu !
PERE UBU Oh ! oh ! oh ! après, as-tu fini ? Moi je commence: torsion du nez, arrachement des cheveux, pénétration du petit bout de bois dans les oneilles, extraction de la cervelle par les talons, lacération du postérieur, suppression partielle ou même totale de la moelle épinière (si au moins ça pouvait lui ôter les épines du caractère), sans oublier l'ouverture de la vessie natatoire et finalement la grande décollation renouvelée de saint Jean-Baptiste, le tout tiré des saintes Ecritures, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, mis en ordre, corrigé et perfectionné par l'ici présent Maître des Finances! Ca te va-t-il, andouille?
Il la déchire.
MERE UBU Grâce, monsieur Ubu !
Grand bruit à l'entrée de la caverne.


ACTE V, Scène II
Les mêmes, Bougrelas
se ruant dans la caverne avec ses soldats.

BOUGRELAS En avant, mes amis ! Vive la Pologne !
PERE UBU Oh ! oh ! attends un peu, monsieur le Polognard. Attends que j'en aie fini avec madame ma moitié !
BOUGRELAS, le frappant. Tiens, lâche, gueux, sacripant, mécréant, musulman !
PERE UBU, ripostant. Tiens ! Polognard, soûlard, bâtard, hussard, tartare, calard, cafard, mouchard, savoyard, communard !
MERE UBU, le battant aussi Tiens, capon, cochon, félon, histrion, fripon, souillon, polochon!
Les Soldats se ruent sur les Ubus qui se défendent de leur mieux.
PERE UBU Dieu ! quels renfoncements !
MERE UBU On a des pieds, messieurs les Polonais.
PERE UBU De par ma chandelle verte, ça va-t-il finir, à la fin de la fin ? Encore un ! Ah ! si j'avais ici mon cheval à phynances !
BOUGRELAS Tapez, tapez toujours !
VOIX AU DEHORS Vive le Père Ubé, notre grand financier !
PERE UBU Ah ! les voilà. Hurrah ! Voilà les Pères Ubus. En avant, arrivez, on a besoin de vous, messieurs des Finances !
Entrent les Palotins, qui se jettent dans la mêlée.
COTICE A la porte, les Polonais !
PILE Hon ! nous nous revoyons, Monsieuye des Finances. En avant, poussez vigoureusement, gagnez la porte, une fois dehors il n'y aura plus qu'à se sauver.
PERE UBU Oh ! ça, c'est mon plus fort. O comme il tape.
BOUGRELAS Dieu ! je suis blessé.
STANISLAS LECZINSKI Ce n'est rien, Sire.
BOUGRELAS Non, je suis seulement étourdi.
JEAN SOBIESKI Tapez, tapez toujours, ils gagnent la porte, les gueux.
COTICE On approche, suivez le monde. Par conséiquent de quoye, je vois le ciel.
PILE Courage, sire Ubu !
PERE UBU Ah ! j'en fais dans ma culotte. En avant cornegidouille ! Tudez, saignez, écorchez, massacrez, corne d'Ubu ! Ah ! ça diminue !
COTICE Il n'y en a plus que deux à garder la porte.
PERE UBU, les assommant à coups d'ours. Et d'un, et de deux ! Ouf ! me voilà dehors ! Sauvons-nous ! suivez, les autres, et vivement !


ACTE V, Scène III
La scène représente la province de Livonie couverte de neige. Les Ubus et leur suite en fuite.

PERE UBU Ah ! je crois qu'ils ont renoncé à nous attraper.
MERE UBU Oui, Bougrelas est allé se faire couronner.
PERE UBU Je ne la lui envie pas, sa couronne.
MERE UBU Tu as bien raison, Père Ubu.
Ils disparaissent dans le lointain.


ACTE V, Scène IV
Le pont d'un navire courant au plus près sur la Baltique. Sur le pont le Père Ubu et toute sa bande.

LE COMMANDANT Ah ! quelle belle brise.
PERE UBU Il est de fait que nous filons avec une rapidité qui tient du prodige. Nous devons faire au moins un million de noeuds à l'heure, et ces noeuds ont ceci de bon qu'une fois faits ils ne se défont pas. Il est vrai que nous avons vent arrière.
PILE Quel triste imbécile.
Une risée arrive, le navire couche et blanchit la mer.
PERE UBU Oh ! Ah ! Dieu ! nous voilà chavirés. Mais il va tout de travers, il va tomber, ton bateau.
LE COMMANDANT Tout le monde sous le vent, bordez la misaine !
PERE UBU Ah ! mais non, par exemple ! Ne vous mettez pas tous du même côté ! C'est imprudent ça. Et supposez que le vent vienne à changer de côté: tout le monde irait au fond de l'eau et les poissons nous mangeront.
LE COMMANDANT N'arrivez pas, serrez près et plein !
PERE UBU Si ! Si ! Arrivez. Je suis pressé, moi ! Arrivez, entendez-vous ! C'est ta faute, brute de capitaine, si nous n'arrivons pas. Nous devrions être arrivés. Oh oh, mais je vais commander, moi, alors ! Pare à virer ! A Dieu vat. Mouillez, virez vent devant, virez vent arrière. Hissez les voiles, serrez les voiles, la barre dessus, la barre dessous, la barre à côté. Vous voyez, ça va très bien. Venez en travers à la lame et alors ce sera parfait.
Tous se tordent, la brise fraîchit.
LE COMMANDANT Amenez le grand foc, prenez un ris aux huniers.
PERE UBU Ceci n'est pas mal, c'est même bon ! Entendez-vous, monsieur l'Equipage ? amenez le grand coq et allez faire un tour dans les pruniers.
Plusieurs agonisent de rire. Une lame embarque.
PERE UBU Oh ! quel déluge ! Ceci est un effet des manoeuvres que nous avons ordonnées.
MERE UBU ET PILE Délicieuse chose que la navigation !
Deuxième lame embarque.
PILE, inondé. Méfiez-vous de Satan et de ses pompes.
PERE UBU Sire garçon, apportez-nous à boire.
Tous s'installent à boire.
MERE UBU Ah ! quel délice de revoir bientôt la douce France, nos vieux amis et notre château de Mondragon !
PERE UBU Eh ! nous y serons bientôt. Nous arrivons à l'instant sous le château d'Elseneur.
PILE Je me sens ragaillardi à l'idée de revoir ma chère Espagne.
COTICE Oui, et nous éblouirons nos compatriotes des récits de nos aventures merveilleuses.
PERE UBU Oh ! ça évidemment ! Et moi je me ferai nommer Maître des Finances à Paris.
MERE UBU C'est cela ! Ah ! quelle secousse !
COTICE Ce n'est rien, nous venons de doubler la pointe d'Elseneur.
PILE Et maintenant notre noble navire s'élance à toute vitesse sur les sombres lames de la mer du Nord.
PERE UBU Mer farouche et inhospitalière qui baigne le pays appelé Germanie, ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont tous cousins germains.
MERE UBU Voilà ce que j'appelle de l'érudition. On dit ce pays fort beau.
PERE UBU Ah ! messieurs ! si beau qu'il soit il ne vaut pas la Pologne. S'il n'y avait pas de Pologne il n'y aurait pas de Polonais !


[FIN]

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