Saturday, October 14, 2006

UBU (II)


Quant à l'action, qui va commencer, elle se passe en Pologne, c'est-à-dire Nulle Part.

(...)

Nulle part est partout, et le pays où l'on se trouve, d'abord. C'est pour cette raison qu'Ubu parle français.

(...)

Ubu parle souvent de trois choses, toujours parallèles dans son esprit : la physique, qui est la nature comparée à l'art, le moins de compréhension opposé au plus de cérébralité, la réalité du consentement universel à l'hallucination de l'intelligent, Don Juan à Platon, la vie à la pensée, le scepticisme à la croyance, la médecine à l'alchimie, l'armée au duel ; - et parallèlement, la phynance, qui sont les honneurs en face de la satisfaction de soi pour soi seul, tels producteurs de littérature selon le préjugé du nombre universels, vis-à-vis de la compréhension des intelligents ; - et parallèlement, la Merdre.

Alfred JARRY, Autre présentation d'Ubu Roi, 1896




Si j'avais été de quelque conseil au guichet de ce gargantuélique bouffre, j'eusse tâché d'éclairer sa mise en scène et d'en préciser la signification. Au premier acte, il aurait eu le masque, l'allure et le ton de l'incorruptible Maximilien ; au second, sa face se serait auréolée des lys de la royauté légitime, par la figure du Comte de Provence ou de Charles X ; sa grimace eût contenu pour le troisième acte les béatitudes du Père la Poire et de la dynastie de Juillet ; enfin le dénouement au bâtiment transport des exils, à l'heure des mots historiques, aurait montré le bonhomme en petit chapeau avec l'aigle sur l'épaule de la redingote grise...

Henry Baüer, dans L'Écho de Paris du 12 décembre 1896




















Le Roi Ubu, le Père Ubu, qui jure à tous propos « par sa chandelle verte », réalise un bel ensemble des défauts hideux qui font les qualités de quelques beaux politiques, souverains ou grands financiers : le cynisme invraisemblable, l'absence de sens moral atteignant le grotesque, l'abandon puéril et grandiose à toutes les versalités de la vie, la prompte accommodation aux contrariétés les plus bousculantes, le bavardage puéril et sans fin, la grandiloquie imbécile...

Émile VERHAEREN, « Les Marionnettes », L'Art moderne, 19 juillet 1896



L'ignorance a toujours tort de faire connaître son avis ; l'incompétence dans le jugement des ouvrages littéraires de son époque est toujours particulièrement ridicule. On admet facilement, depuis plus de soixante ans, et même sans l'avoir lu, que Kafka annonçait une grande part sinistre de l'esprit de ce siècle. De même que l'on s'est depuis plus longtemps refusé à admettre que Jarry en annonçait une part beaucoup plus énorme. Ce sont ceux qui savent ce qui se passe dans le monde, qui goûtent ceux qui savent en parler. André Breton, dans l'Anthologie de l'Humour noir, avait sur-le-champ montré dans Jarry la préfiguration des discours des « procès de Moscou ». Et depuis nous avons pu voir, partout sur la planète, du Kremlin à Bucarest, en passant par Pékin et le bureau politique du Parti communiste yéménite, les règlements de comptes ou remplacements soudains des pouvoirs totalitaires modernes menés dans le style exact des exécutions putschistes d'Ubu roi (« Je tâcherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera, alors je lui dirai : merdre, et à ce signal vous vous jetterez sur lui »).

Guy DEBORD, « Cette mauvaise réputation...», 1993


Dora MAAR (Théodora MARKOVITCH), Le Père Ubu, photographie, 1936


« Merdre ». 1896. Scandale. Un énergumène vient proférer la vérité nue du pouvoir. Jarry, prophète blasphémateur, crée Ubu, monstre-mythe à la descendance féconde.

Dessin représentant la voyelle E. La férocité (la mâchoire du Père Ubu) dans l'« Alphabet du Père Ubu ».

Lors de la première représentation d' Ubu roi, en 1896, Jarry a vingt-trois ans. C'est un scandale. Un coup de génie adolescent révèle soudain un monstre qui va se transformer en mythe. « Le public a été stupéfait à la vue de son double ignoble qui ne lui avait pas été présenté. »

Et aussi : « C'est parce que la foule est une masse inerte et incompréhensive et passive qu'il la faut frapper de temps en temps, pour qu'on connaisse à ses grognements d'ours où elle est - et ce qu'elle est. »

La foule fin-de-siècle, en effet, est furieuse. Elle ne reconnaît ici aucune de ses valeurs habituelles, c'est-à-dire la bien-pensance tassée, la frivolité sur commande, l'humanisme hypocrite, le cléricalisme patriotique ou républicain, les petits soucis et les grosses affaires, la misère et la manie sociale, la comédie de boulevard et les romans fleur bleue. C'est l'époque où les faux-semblants et les clichés pullulent (Proust va venir radiographier tout ça), et voilà qu'un énergumène vient proférer la vérité nue du pouvoir. Dès le fameux merdre inaugural, la lumière jaillit des coulisses.

Le grand Apollinaire, lui, ne s'y trompe pas, ni les dadaïstes, ni les surréalistes. Il s'agit d'un acte révolutionnaire, et Ubu est « un personnage en passe de devenir proverbial comme Gargantua, Gulliver et Robinson Crusoé ». Mais, de tous ces héros, Ubu est sans doute celui qui a le moins vieilli, et qui s'impose, jour après jour, comme prophète. Guignol ? Oui, mais bien davantage, puisque la guignolade, au fond, reste sentimentalement attendrie. Le rire pataphysique d'Ubu utilise le guignol pour dire autre chose, une catastrophe métaphysique, une énormité verte (de langue, de crudité physique et de peur). Dans le même tournant historique, le surhomme nietzschéen et le sous-homme buté paraissent sur la scène mondiale. Comme le dit Daniel Accursi dans un brillant essai récent : « Ubu prophétise la mondialisation de la Phynance, qui elle-même déclenche l'apocalypse encéphalique. La phynance se substitue à la pensée. (1) »

Ecrire phynance, merdre, éthernité ou oneilles ne relève donc pas de la plaisanterie ou du canular, mais d'une sorte de science nouvelle, science des « exceptions », qui enregistre froidement la fin de la philosophie et son remplacement par la pure bestialité du calcul. L'idéalisation du genre humain en prend un coup ? La suite des événements va montrer de quoi il retourne.

André Breton, dans un texte magnifique de 1953, insiste, lui aussi, sur la mystérieuse capacité d'anticipation de Jarry qui « prophétise et stigmatise dans Ubu roi et Ubu enchaîné les propositions aberrantes et meurtrières auxquelles nous allons avoir affaire après lui ». Il s'agirait d'ailleurs, dit-il encore, de savoir lire Jarry en entier, de ne pas se contenter d'une image convenue (l'adjectif « ubuesque »), de comprendre de quelle virtuosité imaginaire Jarry jouait en secret (voir, par exemple, Le Surmâle) (2). Même insistance chez Guy Debord : « On admet facilement, depuis plus de soixante ans, et même sans l'avoir lu, que Kafka annonçait une grande part sinistre de l'esprit de ce siècle. De même que l'on s'est depuis longtemps refusé à admettre que Jarry en annonçait une part beaucoup plus énorme. Ce sont ceux qui savent ce qui se passe dans le monde qui goûtent ceux qui savent en parler. (3) » Procès de Moscou, règlements de comptes, pourriture totalitaire, bêtise brutale, mafia endémique, marionnettisme généralisé, la liste est longue, et elle n'est pas près d'être close. N'oublions pas qu'Ubu roi est d'abord, et par définition, régicide, suivant en cela les conseils de sa Mère Ubu. Le roi de Pologne ? « Je tâcherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera, alors je lui dirai merdre , et à ce signal vous vous jetterez sur lui. » La scène se passe polonaisement « Nulle Part » ? Jarry précise : « Nulle Part est partout, et le pays où l'on se trouve, d'abord. C'est pour cette raison qu'Ubu parle français. »

Ubu, roi par le bas, règne sur la servitude volontaire humaine. Il vient aussi bien du Père Duchesne de Hébert (nom, aussi, du professeur dont l'élève Jarry se moquait avec ses camarades) que de Fouquier-Tinville, lequel trouvait que les accusés du Tribunal terroriste « complotaient contre son ventre » lorsqu'il était temps d'aller dîner. La Gidouille est née. Ubu : « J'ai l'honneur de vous annoncer que, pour enrichir le royaume, je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens. » L'argent, la bouffe, voilà l'essentiel. La pensée n'est plus qu'un mince appendice de la panse. Tout est ruse et prédation, tout est anal. Finalement, le mot le plus répété est celui de trappe. Ubu est un gros bébé vantard, asexué, cocu et couard qui avoue sans fard son désir de vengeance et de domination par accumulation et exécutions. Ubu-bébé est le grossier père des familles. Mais il ne serait pas aussi probant sans Mère Ubu, vieille sorcière avide, qui n'a rien à envier à la stupidité vorace de son époux.

C'est le couple parfait et, en un sens, moderne. Avarice et cruauté sur fond de lâcheté : la Phynance, le Ventre, la Trappe. La démonstration d'Ubu porte sur la rente et le désir d'esclavage. On crie à la liberté pour mieux s'écraser. On feint de désobéir pour mieux obéir. Les Palotins, qui forment l'armée d'Ubu (ou plutôt son armerdre), procèdent à un décervelage permanent. Ce sont des commissaires du peuple. Quant à Ubu, personne, au XXe siècle, n'aura été plus inconsciemment imité. On le trouve à Moscou, à Berlin, à Madrid, à Rome, à Pékin, à Cuba, à Belgrade, à Bagdad, à Tripoli, en Afrique. En Amérique, il est en bonne voie. En France ? Restons discret, nous risquerions le supplice : « Torsion du nez, arrachement des cheveux, pénétration du petit bout de bois dans les oneilles, extraction de la cervelle par les talons, lacération du postérieur, suppression partielle ou même totale de la moelle épinière, sans oublier l'ouverture de la vessie natatoire et finalement la grande décollation renouvelée de saint Jean-Baptiste, le tout tiré des très Saintes Ecritures, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, mis en ordre, corrigé et perfectionné par l'ici présent Maître des Finances. » Sans parler du pal, pratique courante, qui pourrait être décrétée, après les lendemains qui chantent au Goulag et la fabrication nazie de la race élue, par le Conseil planétaire de l'Ethique caricaturée et des Droits de l'homme médiatiques.

Frémissements d'horreur dans la salle. Cet Ubu n'est ni un éducateur ni un réformateur. Il n'attend aucun Godot et ne croit même pas que le monde est absurde. Il signale le déchaînement de l'arbitraire le plus éhonté. Toute honte bue, c'est Ubu. Pas de conscience, pas de remords, pas de culpabilité, aucune lamentation, aucune imprécation, l'action. L'imposture est énorme ? Il faut être énorme. On doit jouer Ubu avec des masques, dit Jarry, comme dans le théâtre grec antique. Tendre à l'impersonnel de la tragédie bouffonne, comme dans Shakespeare. Un conseil : « Si l'on veut que l'oeuvre d'art soit éternelle un jour, autant la faire éternelle tout de suite. » Personne n'y comprend rien dans un premier temps ? C'est fatal. « Si l'on tient absolument à ce que la foule entrevoie quelque chose, il faut préalablement le lui expliquer. » En ces temps d' éclipse (qui donnent envie de relire La Lettre sur les aveugles de Diderot), méditons, avec Ubu, sur la beauté cachée de son être : « La sphère est la forme parfaite, le soleil est l'astre parfait, en nous rien n'est si parfait que la tête, toujours vers le soleil levée, et tendant vers sa forme, sinon l'oeil et semblable à lui. La sphère est la forme des anges. A l'homme n'est donné que d'être ange incomplet. Plus parfait que le cylindre, moins parfait que la sphère, du tonneau radie le corps hyperphysique. Nous, son isomorphe, sommes beau. »

Ses camarades de lycée trouvaient que Jarry, à seize ans, avait un goût prononcé pour les antithèses violentes et le rapprochement des extrêmes. Il n'avait rien non plus à apprendre, semble-t-il, en matière sexuelle. L'un d'eux, réprobateur, trouve que, « malgré sa belle intelligence, il fut un érotomane un peu crapuleux » et que « le respect de la femme était un sentiment qui lui était inconnu ». On voit que tout se tient chez ce blasphémateur précoce, qui a raté trois fois son concours d'entrée à l'Ecole normale supérieure. Quand il meurt, en 1907, à trente-quatre ans, il vient pourtant d'écrire : « Le père Ubu croit que le cerveau, dans la décomposition, fonctionne au-delà de la mort, et que ce sont les rêves qui sont le Paradis. » Et ceci, beaucoup plus étrange : « Il voit l'autre monde, et il lui parle, par courtoisie et par prudence, dans la langue de l'Eglise. Il n'y a qu'un très vieux moine, très versé dans la théologie, qui puisse apprécier le cas. »

Philippe SOLLERS, « Le triomphe d'Ubu », Le Monde, 5 août 1999

(1) La Philosophie d'Ubu, PUF, 1999.
(2) « Alfred Jarry, initiateur et éclaireur », in La Clé des champs, Sagittaire, 1953.
(3) Cette mauvaise réputation..., Gallimard, « Folio » nº 3149.

http://www.france-mail-forum.de/bib016.htm